Bec de canard et tête de lièvre

Publié le par Sandrine et Igor

Bec de canard et tête de lièvre

ar une nuit d’orage, un carrosse roulait sur les pavés inégaux de la chaussée romaine traversant la forêt de Retz. Les chevaux, oublieux de leur fatigue, trottaient autant qu’ils le pouvaient pour s’éloigner des éclairs et des coups de tonnerre qui les terrorisaient. Le cocher, trempé, grelottait sur son siège lorsqu’ils arrivèrent enfin à leur destination, le majestueux château de Pierrefonds.

Les chevaux ne se firent pas prier pour entrer dans les écuries. Malgré l’heure tardive, des palefreniers, qui avaient veillé tout exprès, s’empressèrent de les bouchonner.

De la plus haute fenêtre de la tour Jules César, une jeune fille, une bougie à la main observait la scène le visage pâle et les yeux brûlants de fièvre. Elle eut beau pencher la tête, elle ne put distinguer le visage de l’homme qui descendait du carrosse. De son perchoir, elle ne pouvait même pas se faire une idée précise de la silhouette de leur hôte, son fiancé, auquel elle se trouvait engagée bien malgré elle. Ce marquis André Des Canards serait-il aussi charmant que son titre ou affublé de quelque bec de lièvre comme son nom de famille pouvait le laisser craindre ?

Lasse, Hermione alla se coucher et rêva d’un homme aux mille visages, changeant d’aspect chaque fois qu’elle s’approchait de lui.

Au petit matin, ne pouvant résister, elle emprunta le passage secret qui menait de sa chambre à celle attribuée à leur hôte. Elle déboucha dans le double fond du placard et, rassurée par les ronflements qui s’échappaient du lit, sortit de sa cachette pour observer le marquis. Elle souleva les rideaux du baldaquin et découvrit derrière, avec stupéfaction, non un homme mais un canard dont les pattes palmées reposaient tranquillement sur le bord du drap.

Effarée, elle se pinça en se demandant si elle ne rêvait pas et si son imagination n’avait pas donné vie à une des créatures fantasmagoriques imaginées par Viollet le Duc pour décorer les murs du château.

Hermione prit courageusement le canard sous le bras et conduisit l’animal, qui paraissait toujours endormi jusqu’au lac. Là, le tenant à bout de bras, elle lui dit :

-Voilà où est votre place, monsieur !

Battant des ailes, le canard lui échappa brusquement, lui baisa les lèvres du bec et lui répondit :

-Alors la vôtre aussi, ma mie !

Et la jeune fille, transformée en canard elle aussi, dut suivre son promis dans les eaux du lac.

Ainsi donc se porte-t-on parfois mieux à fermer son bec et à faire taire sa curiosité, trop de savoir n’est pas sérénité.

Un conte inédit de Sandrine Liochon-Weislinger pour le recueil en cours Les contes du pays du Valois

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