Recueil de nouvelles: "Derrière la porte" à paraître

Publié le par Sandrine et Igor

Traversant une période très difficile suite au décès inattendu de notre ami, Jérôme Auduget, professeur de français, correcteur et conseiller littéraire sur l'ensemble de notre œuvre, nous voulons à présent lui rendre hommage et accélérer la publication d'un des derniers ensembles de textes sur lesquels il avait travaillé avec nous: le recueil de nouvelles Derrière la porte qui devrait paraître prochainement aux éditions Les Plumes d'Ocris.

Ci dessous en échantillon la plus courte nouvelle de ce recueil:

La porte cochère

Pauvre porte cochère que je suis ! Mon nom prestigieux n’est plus qu’un intitulé qui a perdu toute signification. Les belles voitures, les carrosses pour lesquels des domestiques élégants en livrée m’ouvraient soigneusement à deux battants n’existent plus que dans les musées. Aujourd’hui, on ne m’ouvre plus qu’à moitié la plupart du temps, quand on ne claque pas irrespectueusement mes battants contre les murs sans se soucier des meurtrissures que l’on m’inflige. Mon prestigieux passé indiffère les passants, les voyous me taguent et me crachent dessus ; rarement, on s’extasie encore sur mon heurtoir à tête de lion, qui n’est pourtant pas d’origine. Mes sœurs ont disparu avec les beaux hôtels particuliers dont elles montaient la garde, je reste la seule porte cochère de la rue.

Mes histoires de lords et de comtesses, de révolutions et de pavés volant à travers la chaussée ne suscitent qu’un intérêt poli des lampadaires électriques qui m’aveuglent ; je regrette la douce clarté des réverbères à gaz, leurs voix délicates, le raffinement s’est perdu.

Dans ce présent de pollution et d’ennui, d’angoisse, de violence et d’indifférence, je cherche souvent en vain le sourire, la sincérité, l’originalité qui donnent à ma journée, lorsque je les aperçois, une lueur de joie, d’espoir. Je ne reçois plus jamais le soleil à cause de ce gratte-ciel de bureaux qui a été construit en face de moi. Ma peinture ne se fane plus du coup mais elle se noircit de la saleté de cette ville où la circulation est oppressante.

J’ai longtemps été en bois verni et reverni. Un jour, à mon grand désespoir, on m’a peinte en noir puis en vert puis en marron puis en gris. Maintenant, je suis verte de nouveau, d’un vert plus clair que le premier. Mon bois me gratte derrière tout ce maquillage, je rêve de retrouver mon naturel.

Un soir que je rêvais ainsi, faisant un vœu à une étoile filante, ou à un avion traversant le ciel, le triste building en face de moi a volé en éclats. Explosion de gaz ! paraît-il. Des morceaux de verre ont entamé ma peinture, mon bois, j’ai été aux premières loges pour l’intervention des pompiers.

Je n’avais rien vu d’aussi intéressant depuis un duel deux siècles auparavant. Quand j’ai entendu parler de démolir l’immeuble en menace d’effondrement, j’ai exulté de joie en dépit des corps sur les civières, malgré la poussière qui me recouvrait et mes blessures.

Un mois après, en effet, un jardin public commémorant les victimes de l’accident me faisait face, le soleil donnait de nouveau sur moi et j’avais vue jusqu’à la tour Eiffel. Ma joie atteint son comble lorsque des ouvriers vinrent me poncer et me revernir. Me voici redevenue moi-même. Touchons du bois, j’espère bien le rester. Je suis d’une essence résistante, qui a connu plus de chocs et de coups qu’un boxeur en vingt ans de carrière mais chaque chose a ses limites. J’espère bien jouir enfin d’une retraite paisible. Venez me rendre visite un jour si vous en avez l’occasion, pensez à ma longévité, être admirée me conserve.

Recueil disponible bientôt en juin 2016 aux éditions Les Plumes d'Ocris.

Lien :http://www.editionsplumesdocris.fr/Catalogue/nouvelles.htm

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