Home, sweet home

Publié le par Sandrine et Igor

Extrait de Souvenirs exquis, souvenirs de cadavres exquis (recueil de nouvelles à paraître inspiré d'un cadavre exquis de Sandrine Liochon-Weislinger, Jérôme et Marilou Auduget)

Ma maison ne ressemblait en rien à une lumière éblouissante, me disait-il. Il voulait me faire croire qu’il la trouvait sinistre, il prétendait que son jardin était étriqué. Lorsqu’il ne venait pas pendant un certain temps, il affirmait en y revenant que c’était encore plus petit que dans ses souvenirs. Je crois surtout qu’il était jaloux de ne pas y vivre et voulait me faire enrager.

Qu’importe, c’était ma maison et je l’aimais vraiment comme on aime le seul vrai foyer que l’on aie jamais eu à soi. Mon avis n’était peut-être pas objectif car sentiment d’appartenance que l’on éprouve à propos d’une chose donne une fierté et une affection pour cette même chose que rien ou à peu près ne peut soustraire.

Il me faut donc vous parler plus en détails de ma maison pour essayer de vous faire comprendre pourquoi je l’aime tant. C’est un lieu commun mais mon home est un petit chez soi qui vaut mieux qu’un grand chez les autres. A l’intérieur, quand les portes et les fenêtres sont bien fermées, je m’y sens plus tranquille et en sécurité que n’importe où ailleurs dans le monde. Ma maison, j’y suis accro. Quelques heures loin d’elle suffisent pour qu’elle me manque. Je n’aspire qu’à y retourner. Je ne la quitte que pour le plaisir de mieux la retrouver.

Elle est bien plantée, immobile depuis un siècle et demie, et sa longévité qui, à tout jamais, dépassera la mienne, me rassure.

Ma jolie petite chaumière est au bord de l’eau, forcement, parce que l’eau, le courant, c’est la vie qui passe et qui défile dans mes veines comme devant mes yeux. Mon foyer ne peut être qu’au cœur de la nature car celle-ci est l’aventure de ma vie. Mon imagination voyage avec les nuages qui passent au-dessus de ma tête, avec les battements d’ailes des oiseaux qui résistent aux rafales de vent, avec les frémissements des feuilles des arbres qui se chuchotent des secrets, avec les poissons qui nagent dans la rivière toute proche. Rarement, je m’enlise dans la vase. L’eau est si claire, si bien nettoyée par les herbes aquatiques que les dangers qui guettent les pieds venus chercher un peu de fraîcheur sont heureusement visibles.

Ma maison est toute en hauteur telle un phare. Elle est au fond d’une cuvette comme un secret bien gardé et, en même temps, elle surplombe l’eau. Comme dans une maquette de modèle réduit,, ses fenêtres ouvrent sur de vertigineuses perspectives : le petit jardin-terrasse, l’abribus, la route, le canal, les peupliers, la voie ferrée pour les trains de banlieue, la rivière, la forêt, de nouveau la voie ferrée cette fois pour les TGV et, tout au sommet, les éoliennes, moulins à vent de l’avenir qui brassent de l’énergie vers ma maison ; des courants telluriques positifs, me dit une amie voisine.

L’Ourcq chante :

-C’est pêché de pêcher dans mon eau si pure et claire.

La forêt lui répond :

-Qu’il est mal de chasser les petits animaux qui dorment sous mes feuillages.

Mais l’humain, insouciant, s’amuse sans écouter la nature et ma maison, tristement, ferme ses volets pour ne pas voir cela.

C’est une bien vieille demeure construite solidement avec les pierres meulières de la région. L’épaisseur des murs m’offre une délicieuse fraîcheur l’été, ses hauts plafonds à poutres piquetées me racontent des histoires de la forêt, le feu dans la cheminée ronronne plus fort que le vent, illuminant de ses merveilleux reflets ma sombre et mystérieuse salle à manger.

Ma maison ne ressemblait en rien à ses débuts à une lumière éblouissante, me disait-il, mais à mesure que je façonne ce diamant trouvé boueux et non taillé, l’émerveillement surgit. Le cachet dissimulé derrière un triste contreplaqué se révèle. Les fossiles sur les pierres, plus vieux encore que ma maison d’une dizaine de siècles peut-être, nous racontent l’histoire de la mer intérieure qui traversait la Terre. Ma véranda-serre est modeste : tant mieux, chaque plante n’en n’est que plus visible et davantage choyée que chez les grands horticulteurs.

Si mes fenêtres et mes portes sont bancales, c’est qu’elles n’attendent que les bons outils pour les aider à se redresser. Je ne sais pas pourquoi je me donne autant de mal à vous décrire ma maison car il vaudrait vraiment mieux que vous veniez voir par vous-même, je vous assure que vous ne regretterez pas la visite. Je peux vous faire tant que je le voudrais l’éloge de ses œil de bœuf et de la vue magnifique qu’on en a, de la vision du ciel de la baignoire, du superbe parquet de la chambre mais vous ne pourrez réellement vous rendre compte que si vous voyez de vos propres yeux ce qui fait ma joie.

Et s’il ne me reste que les mots pour vous convaincre de vous déplacer alors « ma maison ne ressemble pas à une lumière éblouissante » mais elle est ma Jane Eyre, ma muse, ma Joconde, mon Imogène, ma patrie, mes Illusions Perdues et Retrouvées, mon « ça me suffit ».

Sandrine Liochon-Weislinger

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :