Le troll des marais

Publié le par Sandrine et Igor

Pour Daniel, un passionné de trolls rencontré à Trilport

Dans un joli pays vallonné, en un temps pas si lointain du nôtre, Gaspard vivait au bord d’une petite rivière, la Mytrollienne, qui serpentait à travers la forêt et les marais. Sa maison toute en bois, qu’il avait faite lui-même, était solidement construite sur pilotis pour résister au sol vaseux dans lequel elle s’enfonçait. Gaspard était un drôle de luron - me direz-vous -d’avoir choisi de vivre dans le coin le plus boueux à des lieux à la ronde, environné de moustiques. Cette nature aride semblait peu propice aux rencontres humaines. Mais le silence vaut d’or pour qui a connu la frénésie de la grande ville.

Dans l’eau de la Mytrolienne, claire et peu polluée, Gaspard pêchait à volonté. Son petit potager, soigneusement drainé, l’aidait à pourvoir à ses modestes besoins. Il se rendait rarement dans les villages car il craignait les hommes.

Vous comprendrez pourquoi si je vous dis que Gaspard n’était pas vraiment un être humain. Vu de loin, bien emmitouflé dans d’épaisses fourrures, il pouvait faire illusion. Enfant, il avait grandi dans un orphelinat sans se sentir différent des garçons avec lesquels il partageait le dortoir. Certes, il était un peu plus grand et un peu plus large d’épaules que les autres - tant mieux, au moins, personne ne l’embêtait - il ne tombait jamais malade, sa robuste constitution le réjouissait.

A l’adolescence, sa voix avait mué un peu plus que celle de ses amis. Il découvrit que, s’il le désirait, il pouvait crier nettement plus fort que les autres, si fort même qu’il pouvait casser les vitres de l’orphelinat. S’il frappait un ballon, celui-ci éclatait. Du coup, ses camarades ne voulaient plus jouer avec lui.

Soucieuse de son cas, la directrice de l’orphelinat décida de le placer en apprentissage chez un déménageur, un travail qui se révéla de tout repos pour Gaspard, qui soulevait les plus lourdes charges sans le moindre effort.

En déménageant un coffre-fort, Gaspard aperçut derrière le meuble une très grosse araignée. En se baissant vers elle, il vit avec surprise que la bête sanglotait. Il la saisit délicatement dans sa main et la caressa :

-Ben, alors, toi, qu’est-ce qu’il t’arrive ? On a un gros chagrin ?

-Bouh ! Regarde-moi, je suis la honte des araignées, je ne sais plus où me cacher, pas moyen de tisser une toile depuis un mois, c’est une araignastrophe !

-Comment cela se fait-il ?

-Je suis constipée. C’est mortel pour les araignées : pas de toile pas de nourriture, je suis condamnée à me dessécher et à mourir. Je suis si affaiblie déjà que je tiens à peine sur mes pattes, même mes sanglots sont tenus car plus rien ne les alimente.

-Viens avec moi, dit Gaspard, touché par sa détresse. Je vais te soigner.

Dans sa modeste petite chambre, le jeune apprenti installa confortablement Filefilepa, sa nouvelle amie, dans une boîte en carton remplie de ses chaussettes. Avec toutes les mouches récoltées alentours, il lui cuisina une succulente soupe aux fines herbes qu’il renouvela chaque jour deux fois.

Filefilepa retrouva petit à petit la santé.

Au bout de deux semaines, elle put recommencer à filer. Un mois plus tard, elle avait produit une gigantesque toile d’araignée qui couvrait tout le plafond de la chambre de Gaspard.

Ce dernier avait mis de côté assez d’argent pour s’acheter un terrain dans un trou perdu où lui-même et sa nouvelle amie pourraient vivre sans être gênés. Ce fut ainsi qu’ils s’installèrent dans les marais, ce qui est parfait pour une araignée car c’est un lieu idéalement propice à l’éclosion d’insectes de toutes sortes.

Un matin, Gaspard travaillait à son potager lorsqu’il aperçut une colonie de fourmis qui se déplaçait en file indienne entre ses salades. Une seule fourmi, isolée du reste de la troupe, ne travaillait pas, elle se reposait sur une feuille de laitue.

Une de ses congénères lui passa un savon.

-Fourmilette, tu es la plus paresseuse de toute la fourmilière, tu mériterais d’être exclue des nôtres. Il  n’y a pas de raison que nous travaillons toutes et que tu profites du fruit de nos efforts sans rien faire. Tu es la plus grosse de ta famille, tu te déplaces plus lentement que les autres, tu bailles aux corneilles… Il y a erreur sur ta nature, tu aurais dû naître cigale.

Fourmilette, vexée, décida de quitter les siens pour vivre librement sans critique. Comme elle ne tenait pas à se fatiguer, la petite fourmi décida de se trouver un nouveau foyer au plus près de la fourmilière. La paresseuse décida de s’installer tout simplement chez Gaspard.

La nuit, elle se glissait près de la cheminée. Au matin, elle se nourrissait des miettes du petit déjeuner du troll puis elle allait bronzer dans le jardin. Aux beaux jours, Fourmilette restait toute la journée dans les fleurs et les légumes. Perchée sur une capucine, elle saluait dignement son ancien peuple avec un sentiment de supériorité ; elle se sentait même au-dessus même de la reine.

Mais, à force de se sentir si différente  des autres, elle ne parlait plus à personne, plus personne ne lui parlait et, au final, elle s’ennuyait.

Par défaut d’attention, Fourmilette finit par s’engluer dans la toile de Filefilepa.

Coincée là, dépérissant, elle se repentit de sa paresse et de sa bêtise. Elle eut la chance tandis qu’elle pleurait que Gaspard la prenne en pitié et la délivre.

-Je vais changer, promit Fourmilette en se lavant dans une flaque d’eau.

Elle retourna tête basse à la fourmilière et présenta ses excuses sincères à ses congénères.

Désormais, en faisant son potager, le troll put la voir s’activer avec les autres, perdant peu à peu ses grammes superflus.

 

Un soir, le troll entendit un bruit bizarre, cela toussait dans sa cheminée. Y avait-il quelqu’un de coincé à l’intérieur ?

-Hého !dit Gaspard.

Un battement d’ailes lui répondit.

Intrigué, il alluma sa lanterne et sortit voir dehors ce qui se passait. Il vit une chouette perchée sur son toit qui ouvrait son bec comme pour parler mais rien n’en sortait. L’animal nocturne aspirait l’air, soufflait, sifflait.

-Mais vous êtes aphone ! s’écria Gaspard, surpris. Venez donc  chez moi, je vais vous faire un bon grog.

Soulagée, la chouette vint se percher sur son épaule. Le troll l’installa au coin du feu sur son coussin le plus douillet, il lui mit autour du cou une écharpe tricotée par ses soins avec de la belle laine de mouton puis il  lui concocta une tisane pour gourmets : verveine, lavande, citron, thym et romarin avec une généreuse cuillerée de miel. Les plumes de la chouette en rougirent de plaisir tandis qu’elle dégustait le breuvage.

Tous deux s’endormirent ensuite bercés par le chant du feu qui ronronnait dans l’âtre. Au matin, la bête enrhumée avait retrouvé la santé, elle voletait gaiement dans la pièce. D’un battement d’ailes, elle agita les braises et ralluma le foyer, elle épousseta les étagères puis ouvrit les fenêtres pour aérer.

Gaspard, en se réveillant, fut ravi de trouver sa maison si pimpante. Il proposa à Olga, la chouette, de lui tenir compagnie dans sa tanière du fond des bois. L’arrangement fut vite conclu. Filefilepa et Olga ne tardèrent pas à s’entendre merveilleusement, l’araignée gratouillant les plumes de la chouette pour l’aider à faire sa toilette, le volatile ramenant quelques insectes à son amie.

Le troll était enchanté de ses bonnes compagnes. Il se sentait en harmonie avec la nature et fredonnait joyeusement en bêchant dans ses massifs de primevères quand, un après-midi, il vit une jeune femme qui marchait pieds nus dans les marais.  Elle était vêtue d’une drôle de robe tressée à la main faite de feuilles et de fleurs.

-Etes-vous perdue ? lui demanda-t-il, intrigué.

-Du tout, je me promène, je cherche un endroit tranquille où m’installer, lui répondit-elle d’une jolie voix musicale.

Gaspard l’invita à prendre un thé d’hibiscus sur sa terrasse. Il apprit que cette charmante personne s’appelait Istea.

Quand elle s’assit près de lui, il trouva son odeur extrêmement agréable. Elle ne sentait pas humain, elle sentait troll. Istea dut penser la même chose car elle se rapprocha de lui. Ils trouvèrent mille choses à se dire, beaucoup de confessions à se faire sur leur état de troll ; la lune s’éleva dans le ciel qu’ils bavardaient encore.

Troll et trollesse firent bon ménage tant et si bien qu’ils peuplèrent le marais de petits trolls espiègles qui jouaient des tours aux paysans des environs et aux chasseurs pour protéger leurs amis les animaux.

Gaspard et les siens furent très heureux pendant une éternité car ils avaient trouvé leur petit coin de paradis où leur longévité de trolls - bien plus importante que celle des humains - pouvait se poursuivre en toute discrétion.

Sandrine Weislinger

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