Un moulin à paroles (extrait du recueil à paraître aux plumes d'ocris "contes à vau-l'eau"

Publié le par Sandrine et Igor

Vous pourrez lire à la rentrée l'intégralité de ce recueil de contes sur les expressions populaires aux plumes d'ocris:l'occasion de sauter du coq à l'âne à cloche-pied sans manquer de dormir sur vos deux oreilles même quand il pleut des cordes...

 

Un moulin à paroles

Rosalie était la reine du café. Dans sa ravissante petite boutique, elle régnait en souveraine incontestée sur une immense machine à torréfaction et une centaine de bocaux contenant des grains de café provenant de tous les pays du monde. Le magasin faisait également les thés et accessoirement les infusions mais c’était le café la raison d’être de ce commerce.

Le café, Rosalie était tombée dedans toute petite en quelque sorte puisque, lors d’une énième dispute de ses parents, alors qu’elle se trouvait encore dans son berceau, elle reçut une tasse brûlante de ce liquide sur elle qui lui laissa une marque indélébile en forme d’étoile sur le front. La jeune fille avait commencé à boire du café à l’adolescence et, ensuite, elle n’avait plus jamais arrêté. Elle savourait cette boisson à tous les repas, un cru différent pour chaque digestion bien sûr. Ethiopien, le matin, romain le midi, un expresso au goûter et un péruvien le soir par exemple…car elle variait son régime tous les jours. Ce traitement lui réussissait fort bien, panaché avec quelques yaourts pour éviter les brûlures d’estomac. Avec toute cette caféine, elle avait une énergie folle toute la journée. Evidemment, il ne fallait pas la chercher car la jeune fille avait parfois les nerfs à fleur de peau aussi envoyait-elle les dragueurs balader avec une promptitude et une verdeur de langage qui en laissait plus d’un bouche bée.

Rosalie avait les cheveux bruns comme un café corsé intense, la peau plutôt café au lait et les yeux couleur chocolat, le grain de sa peau était aussi fin que le café moulu qu’elle torréfiait elle-même. La gourmande avait fait sa thèse sur les variétés de café à travers le monde, un mémoire intitulé « Savoir veiller au grain : l’art et la saveur incomparable du café à travers le monde ». Elle avait définitivement converti son directeur de thèse, un anglais pourtant, des vertus supérieures du café sur le thé. Son travail avait provoqué un véritable débat universitaire entre les adeptes du thé et ceux du café, discussion qui avait pris un tour si animé que l’université avait du fermer pendant quelques jours, le temps que les belligérants se calment.

Suite à cette manifestation qui avait même été diffusée à la télévision, Rosalie avait lancé une collecte de fonds pour ouvrir sa boutique. Grâce à de nombreux souscripteurs enthousiasmés et à la publication de sa thèse qui se vendait très bien, la jeune femme avait pu ouvrir sa boutique à seulement vingt-sept ans. Elle était très fière de sa réussite et fredonnait du matin au soir :

Ethiopien, philippin, argentin ou australien

Rien ne vaut le matin

Un bon café

Pour se réveiller

Si vous êtes contrarié

Un café du Pérou devrait vous rasséréner

Si vous êtes énervé

Un doux café français devrait vous calmer

Je suis pleine de bonheur

Je me porte comme une fleur

Le café est mon antidépresseur

Rosalie chantait ainsi tous les jours. Elle continua de même, gaie comme un pinson, jusqu’au matin où des travaux se produisirent dans la boutique en face de la sienne dont le panneau affichait à présent « vendu ».

Le commerce de Rosalie s’appelait « Le moulin à café ». Juste en face s’ouvrit « La machine à café », un bar-café low cost présentant une clientèle nettement moins raffinée que chez la jeune fille. Pour Rosalie, servir indifféremment du café ou de l’alcool était un sacrilège. Pire encore servir du jus de chaussette en prétendant que c’était du café relevait de l’abomination pour la passionnée de grains qu’elle était. A croire que les clients avaient le nez bouché par les innombrables cigarettes qu’ils fumaient pour ne pas sentir les délicieux arômes qui émanaient de la boutique de Rosalie et oser y préférer un prix moindre, un décor quelconque à son aménagement raffiné…Certainement, les clients de chez Raymond en face venaient surtout à cause du flipper, du baby-foot et du juke-box mais pas question pour sa rivale de s’abaisser à l’imiter, de telles machines lui donnaient la migraine et feraient fuir les charmantes jeunes femmes distinguées qui constituaient la quintessence de la clientèle du « Moulin à café ».

Le pire du pire était que Raymond, le patron du boui-boui d’en face était un ancien client de Rosalie, un de ces dragueurs qu’elle avait repoussé justement…Il avait du mal le prendre, la jeune fille ne voyait pas d’autre explication. Quand elle l’avait envoyé promener alors qu’il lui proposait pour la énième fois une sortie, Raymond avait rétorqué, dépité :

- Bah, de toute façon, tu es un moulin à paroles. J’en trouverais bien une moins bavarde et plus accommodante.

En repensant à cette réflexion de son rival, Rosalie eut idée de le prendre au mot et de rebaptiser son commerce « Le moulin à paroles ». Dès lors, elle convia tous les vendredis soirs paroliers et musiciens pendant une scène ouverte de deux heures. Cette improvisation relança son échoppe. Rosalie proposa également à des artistes peintres d’exposer sur ses murs et lança une soirée improvisation théâtrale tous les mercredis. Elle fut la première surprise quand un homme déguisé y vint qui la charma toute la soirée avec une cour raffinée et, retirant son masque à la nuit tombée, se révéla être Raymond. Ils parlèrent longtemps. Rosalie découvrit qu’elle l’avait méconnu. Le jeune homme l’aimait réellement, c’était pour cela qu’il venait prendre le café chez elle tous les jours pendant des mois. Désolé qu’elle ne lui prête pas plus d’attention, il en était venu aux mesures extrêmes, être son rival.

Tous deux s’associèrent finalement avec bonheur, en cœur comme en affaires, Raymond continua ses activités sauf que, pour le café, il laissait sa femme Rosalie l’amener d’en face et le servir aux clients. Au « Moulin à paroles », les chansons ont repris plus gaies que jamais, on fredonne les paroles d’un trottoir à l’autre. « La machine à café » a d’ailleurs été rebaptisée « Quand la musique est belle ».

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