A vue d'oeil

Publié le par Sandrine et Igor

 

          Il était une fois, dans un très beau royaume, un immense château qui dominait tout le pays et les contrées avoisinantes. Il était situé en haut d’une montagne escarpée. Seule la fenêtre de la chambre du roi Théodore donnait à pic sur la rivière en contrebas de la montagne. Cette rivière faisait partie du royaume voisin.

Grâce à sa longue vue, tous les matins et tous les soirs, à chaque lever et à chaque coucher du soleil, le roi observait ce coin de nature et en tirait des leçons. Il y a longtemps, alors qu’il n’était encore qu’un jeune prince espiègle et plein de fougue qui n’en faisait qu’à sa tête,  il avait aperçu quelque chose d’extraordinaire au bout de sa longue vue. Rien de moins qu’une sirène à la flamboyante chevelure rousse et au corps doré nageant entre les flots. Il l’avait hélé et avait cru entendre en retour un éclat de rire cristallin avant que la splendide créature ne replonge dans son élément. Cette vision hantait Théodore, c’est pourquoi il dirigeait toujours ses regards dans cette direction mais la sirène ne revenait pas et Théodore se demandait s’il n’avait pas rêvé.

Quelque temps plus tard, il vit un vieil homme qui marchait avec difficulté au bord de l’eau en regardant son visage se refléter dans la rivière.

Cette vision angoissa le roi, qui ne voulait pas envisager sa vieillesse. Son valet, Idéus, le voyant tourmenté, lui demanda ce qu’il avait. Le roi lui répondit :

-Vais-je devenir ainsi ?

-En quoi cette vision est-elle si négative ? Cet homme suit le chemin de l’eau qui est celui de la vie. Il ne semble pas malheureux. Comme la nature, son visage se transforme. L’eau de la rivière n’est pas immobile, elle suit son cours, votre existence aussi.

-Vous me rassurez, mon ami. Je vais redresser le dos et passer une bonne journée.

Le jour se passa magnifiquement et le roi, dès ce matin là, ne se regarda plus dans la glace comme avant. Tous les jours, il se trouvait beau, jeune et plein d’énergie. Il profitait pleinement de chaque instant de son existence. Le vieil homme passait souvent devant sa fenêtre et le roi lui adressait alors un signe de la main auquel il répondait.

Un matin comme les autres, le roi était à sa fenêtre. Il se sentait seul au réveil et trouvait sa couche bien froide. Il ne put s’empêcher de faire part de son mal-être à son valet qui lui fit remarquer :

-Il serait peut-être temps pour votre majesté de songer à prendre femme.

Théodore pensa à la sirène et se dit qu’une telle créature n’existait que dans ses rêves. Il risquait de se retrouver avec un ambitieuse qui l’épouserait parce qu’il est le roi et non par amour pour l’homme qui l’est. Il exprima tout haut son inquiétude à son valet :

-Ne penses-tu pas qu’elle pourrait m’épouser uniquement par intérêt ?

-Vous pensez tout de suite à mal. Vous devez apprendre à faire confiance. Il doit y avoir un moyen de vous rassurer.

Le valet tourna en rond trois fois sur lui-même parce que cela l’aidait à mieux réfléchir et s’écria :

-J’ai trouvé ! Vous pourriez donner un bal et vous travestir pour séduire sans être reconnu.

-Je me demande où vous allez chercher tout cela, dit Théodore, interloqué, mais cette idée fantasque me plaît beaucoup, je vais la suivre.

-Laissez-vous guider par votre cœur, dit Idéus.

Le cœur du roi ce soir là se mit à battre pour une belle jeune fille dans les yeux de laquelle il vit mille étoiles et dont la chevelure flamboyante lui rappelait celle de la sirène entrevue. L’amour fut de plus en plus fort entre les deux tourtereaux, le roi en perdait le sommeil d’impatience. Enfin, ce fut le banquet de noces où tout le peuple fut convié et se réjouit avec le roi. Le lendemain, après une nuit enchanteresse, Théodore s’éveilla, le sourire aux lèvres, et constata avec surprise que sa bien-aimée n’était pas là. Il entendit son rire tout proche et la trouva qui s’ébattait joyeusement dans le joli bassin à jets d’eau qui était l’ornement au centre de la cour intérieure. Les pieds de la douce Elisabella étaient devenus une queue de sirène dorée. Le roi reconnut alors la sirène qu’il avait vu du bout de sa longue vue des années auparavant. Il lui demanda l’explication de ce mystère.

-Je me suis éprise de toi quand je t’ai vu à ta fenêtre, expliqua Elisabella. Dépérissant d’amour, j’ai fini par aller trouver le mage Andromacus et je l’ai supplié de me donner des jambes le jour pour que je puisse t’approcher. Il m’a dit que si ton amour était aussi sincère que le mien, il exécuterait mon souhait.

-C’est donc lui le vieil homme que je voyais si souvent passer au bord de la rivière ! s’exclama le roi. J’étais surpris qu’il emprunte si souvent ce chemin.

Et en effet, Théodore ne revit plus le vieil homme. Ne l’apercevant plus et ayant sa femme à ses côtés, il se rendit compte qu’il avait vu ce qu’il devait voir de cette fenêtre et que, plutôt que de regarder dans le royaume voisin, il ferait mieux d’observer son propre peuple et de travailler à le rendre heureux. Dès ce jour, il devint moins égoïste. Il partagea avec ses ministres les leçons qu’il avait tirées de ses observations. Théodore se rendit compte qu’il était écouté avec attention et que son jugement était répété partout avec respect.

-Mon valet a raison, se dit-il. Je suis sur la voie de la sagesse. Je lui dois ma clairvoyance et ma nouvelle joie de vivre, il mérite le poste de conseiller du royaume.

Le roi l’installa dans la chambre où il avait eu ses premières observations et ainsi le pays vécut dans la félicité et l’harmonie.


Un conte d'Igor et Sandrine Weislinger

Publié dans conte merveilleux

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