Ce qui donne goût à la vie

Publié le par Sandrine et Igor

Il y a longtemps, très longtemps, par une faste journée dans un riche royaume, vivait une jeune princesse qui se sentait seule et délaissée.

Sa cousine Lumière célébrait à cette heure ses noces avec un vaillant chevalier, Clavitouche le blond, lequel était venu à bout de l’affreux monstre qui vivait dans les souterrains du château du Roi.


Ce sinistre animal, nanti d’une trompe en guise de bouche, avait réussi à ouvrir les robinets des tonneaux de vin, qui étaient les réserves personnelles du souverain pour s’en remplir la panse. Clavitouche avait eu le courage de descendre seul dans les caves, où les ronflements de la bête faisaient trembler les voûtes. Après un combat acharné, le chevalier, d’un coup d’épée, avait ôté la vie au monstrueux virusosaure.

 

Acclamé par tous et sommé par le roi de séjourner au château pour y choisir en toute tranquillité la récompense qu’il lui sourirait, le preux chevalier était tombé sous le charme de la nièce de sa Majesté. Voyant que la jeune fille n’était insensible à ses avances, il n’avait pas hésité à demander sa main à son parrain, le bon Roi Foudroyant. Ce dernier s’était fait une joie de la lui accorder.

Tout allait donc apparemment pour le mieux dans le meilleur des mondes mais Rêvera se sentait tout de même un peu frustrée.

Tout d’abord, c’était elle la fille du Roi. Pourtant, c’est sa cousine qui avait été choisie et que se mariait la première, quoique plus jeune qu’elle de trois ans. Allait-elle donc finir vieille fille, faute d’avoir trouvé la pantoufle susceptible de faire d’elle une Cendrillon ?

En plus, sa marraine n’était pas une fée. Si une aide magique était nécessaire, à qui pourrait-elle faire appel ?

De surcroît, sa cousine était aussi sa confidente et sa meilleure amie. Lumière allait partir vivre dans le drôle de pays du chevalier, quitter la campagne paisible des alentours pour une vie agitée dans une ville lointaine. Rêvera ne la verrait donc plus que rarement et n’aurait d’autre ressource que de lui envoyer des pigeons voyageurs pour communiquer avec elle.

La jeune fille en était là de ses réflexions quand elle vit son oncle préféré, Serge le sage, s’approcher d’elle et lui dire :

-N’aie pas d’affliction. Au fond, reconnais-le, tu n’étais pas éprise de ce jeune chevalier. Il vaut donc mieux qu’il t’ait préféré ta cousine qui l’aime. Je suis sûr que tu trouveras tôt ou tard chaussure à ton pied. J’ai eu un pressentiment. Un indice mystérieux, déchiffré dans les astres, qui te concerne, est parvenu à moi la nuit dernière : « Ce à quoi tu trouveras bon goût sera fait par celui qui sera à ton goût et unis, vous goûterez pleinement aux plaisirs de la vie ».

Sur ces paroles, l’astrologue s’éclipsa, après avoir envoyé un clin d’œil complice à sa nièce. Celle-ci, revigorée par cette marque d’affection et passionnée par l’énigme, passa toute la soirée à y penser.

Elle songea que ce qui avait été le plus à son goût récemment était le livre d’un jeune écrivain intitulé Les liens semés d’épines. La princesse décida de demander à son père la permission de rencontrer cet écrivain, sous le prétexte de l’interroger sur son œuvre et d’obtenir une dédicace.

La reine Flamboyante, sa mère, qui avait toujours favorisé les arts et la littérature depuis qu’elle était sur le trône, appuya sa demande auprès du Roi, qui consentit volontiers à lui être agréable.

Un carrosse fut envoyé au domicile du jeune écrivain, qui se nommait Caliego de San Arrazo. Flatté d’être demandé par la princesse qu’il avait déjà entraperçue au balcon du palais, il décida d’écrire un poème à sa gloire afin de conquérir définitivement ses faveurs.


Il écrivit :


De toutes les altesses

Oh oui c’est vous princesse

Pour qui mon cœur battit

Dès lors que je vous vis

 

Dans la splendeur de vos yeux bleus

Je vois pour moi s’ouvrir les cieux

Et vos longs cheveux d’or

M’émerveillent plus encore

 

Je vous imagine déjà

Virevoltant dans mes bras

Dansant à n’en plus finir

Enivré de vous tenir

 

Je vous offre tous mes hommages

Je mets mon cœur à vos pieds

Et si ce n’est point assez

Me retirer sera sage

 

Voici pour vous quelques fleurs

Ne me brisez pas le cœur

Vous pouvez faire mon bonheur

N’attendez pas seulement une heure

 

Très satisfait de son œuvre, Caliego la déclama avec assurance devant la princesse, qui se sentit d’abord flattée, puis fut agacée par l’assurance que le jeune homme paraissait avoir de la conquérir. A le voir de près, elle trouva à ce monsieur de San Arrazo un air d’orgueil en rapport avec sa grande taille et une insolence que reflétait ses cheveux roux. Décidément, il n’était pas à son goût et elle le congédia.

Pour la distraire de cette contrariété, la Reine fit venir un groupe de musiciens dont il se disait le plus grand bien dans le royaume voisin. Il y avait de la clarinette, du tambour, de la guitare et même un chanteur. Le groupe était jeune et la musique avant-gardiste.

Séduite, la princesse demanda à en connaître le compositeur. Mais celui-ci, nommé Jean Fontaine, fit dire par un messager qu’il ne composait que pour la cour de son pays. Comme il y avait beaucoup de succès, il ne comptait pas s’en absenter pour le moment.

Dépitée, la princesse déclara que, s’il était assez niais pour ne pas profiter du voyage, c’était tant pis pour lui. Il serait aisé de trouver quelqu’un de plus avisé pour le remplacer.

Comme toute femme contrariée qui aime à dépenser de l’argent pour quelque chose de futile et d’agréable qui apaise son ennui, Rêvera décida de faire appel à sa couturière et de commander quelques robes et manteaux pour l’hiver à venir.

Marie-France, sa couturière qui avait des doigts de fée, était dotée, qui plus est, d’un esprit vif et enjoué, aussi la princesse se réjouissait-elle toujours de connaître par son intermédiaire les derniers potins du royaume.

Tout en choisissant avec la princesse couleurs et tissus, l’habile ouvrière lui parla d’un tailleur qui faisait prodige à l’heure actuelle. Toutes les dames de la haute société de la grande ville la plus proche, Tapisburg, ne juraient plus que par lui.

Intéressée, Rêvera demanda que ses robes fussent taillées par ce nouveau venu dans la mode. Sa couturière lui répondit avec assurance qu’il serait aisé pour elle d’exaucer son désir car le jeune homme en question n’était autre que son fils.

Lorsque, un mois plus tard, la princesse eut ses toilettes, elle les trouva belles mais non exceptionnelles et pensa que, comme toutes les mères, Marie-France s’ingéniait à vanter sa progéniture.

La princesse commençait à être découragée car elle allait fêter ses vingt-deux ans dans une semaine. Or, à l’époque où se situe notre histoire, les êtres humains mourant tôt de diverses maladies, c’était déjà un âge avancé pour se marier pour une jeune fille.

Multipliant les coquetteries dans l’espoir d’attirer plus aisément le Prince Charmant rêvé qui ne daignait pas montrer le bout de son nez, Rêvera décida de faire appel à son coiffeur. Mais, las de ce métier, celui-ci avait pris sa retraite et ce fut son successeur qui vint.

Lorsqu’il entra dans le palais, les demoiselles d’honneur de la princesse se mirent à rougir, à chuchoter et à glousser, surprises par le charisme de celui qui venait d’apparaître. Le beau Jeoffroy de Cheveu, s’avança lentement d’un air dégagé, mesurant chaque pas pour faire valoir la grâce de sa silhouette, la finesse de sa peau, la belle ordonnance de ses cheveux blonds délicatement ondulés et le charme indéniable de ses yeux verts.

Son regard croisa celui d’une des demoiselles d’honneur qui, sous le choc, s’en évanouit. La princesse donna ordre à deux serviteurs de faire évacuer ses suivantes afin que son nouveau coiffeur puisse tranquillement la oeuvrer.

Sûr de lui, celui-ci réalisa des prouesses. Il sidéra la princesse en lui caressant les cheveux et en lui déposant un audacieux baiser dans le cou.

Marie-France, lui ayant appris que le jeune homme avait déjà une petite amie, son altesse, choquée, lui fit réprimande de son geste mais avec douceur. Elle lui laissait entendre que son baiser lui avait été agréable malgré tout et qu’elle entendait l’avoir désormais comme coiffeur attitré.

Mais voulant un époux qui sache se satisfaire de son seul goût à elle, sans vouloir goûter aux charmes des autres jeunes filles, elle ne vit pas là sa recherche close.

Nul homme ne se présentant toutefois à l’horizon pour la contenter, fut-il prince ou fut-il valet, elle passa le reste du temps précédant son anniversaire à la campagne à lire et à monter à cheval, laissant à ses parents le soin de ses préparatifs pour la fête.

Lorsqu’elle revint, la princesse fut très touchée par l’ovation du peuple lorsqu’elle parut au balcon, par les vœux et les présents qui lui furent offerts et par les spectacles des comédiens, bouffons et troubadours qui la divertirent beaucoup.

Sa satisfaction fut à son comble lorsque son oncle Serge le sage s’approcha d’elle et lui glissa à l’oreille, en l’embrassant affectueusement : « C’est aujourd’hui que se présentera ce par quoi ton bonheur arrivera ». Comme il achevait ses paroles, plusieurs enfants, qui aidaient aux cuisines, firent leur entrée, portant sur leurs épaules le plat qui supportait le gâteau d’anniversaire.

C’était un magnifique gâteau de si haute taille qu’il cachait le visage et même la toque du cuisinier quand il l’amena dans la salle. La base était en chocolat, le premier étage en vanille, le second à la poire, le troisième aux fruits de la passion, le quatrième au citron, le cinquième à la mangue, le sixième à la fraise et le sommet était à la menthe. La princesse se régala. Elle remercia ses parents et déclara que c’était le meilleur gâteau qu’elle ait mangé de toute sa vie.

Dans la soirée, errant rêveuse dans le parc du château, elle réalisa qu’elle n’avait de son existence jamais goûté quelque nourriture qui se fut avérée aussi délectable que cette pâtisserie.

La prédiction de mon oncle s’est réalisée, songea-t-elle. J’épouserai donc, qui qu’il soit, celui qui a fait ce gâteau. Mais, pensant à la consternation que le roi et la reine pourraient éprouver si elle épousait un cuisinier, elle décida de tenir ce projet secret.

Le jour suivant, elle enfila les vêtements de servante qu’elle mettait parfois pour se rendre dans la ville voisine sans être reconnue et se glissa aux cuisines. Elle se trouva vite face au maître de céans, qui lui demanda d’autorité de tourner une sauce puis de casser des œufs. Comme, maladroite, elle lui en cassa un sur le pied, il s’emporta et, la traitant de sotte, la chassa de la cuisine.

En larmes, la princesse s’enfuit sans se rendre compte qu’elle avait perdu dans sa fuite le médaillon offert par son cher oncle. Elle l’avait négligemment attaché le matin même et perdu sur le carrelage de la cuisine.

En se baissant pour nettoyer sa chaussure, le cuisinier, qui se nommait Will le gourmet, le trouva. Etonné, il se demanda d’où il pouvait provenir puis le glissa dans la poche de son tablier et n’y pensa plus.

Le lendemain, Rêvera s’aperçut de la disparition de son précieux pendentif. Elle le chercha sans succès avec sa femme de chambre. Celle-ci, inquiète à l’idée de pouvoir être accusée de vol, raconta ses angoisses aux autres serviteurs pendant le diner. Le cuisinier, comprenant qu’il était en possession de ce médaillon, décida de le rendre à son altesse.

Ne voulant pas le faire en public, il escalada la nuit même la façade du palais, parvint sans difficultés au balcon de la princesse et, de là, se glissa dans sa chambre par la porte-fenêtre entrebâillée.

Il posa le bijou sur la coiffeuse puis observa la jeune fille endormie. Elle était si charmante ainsi assoupie, ses longs cheveux épars autour de son visage, éclairé par un rayon de lune, que le jeune homme ne put résister au désir de l’embrasser.

Au contact brûlant de ces lèvres sur les siennes, la dormeuse s’éveilla mais ses yeux embrumés de sommeil ne virent qu’une ombre s’enfuir par son balcon. Croyant rêver encore, elle se rendormit.

Ce n’est qu’au petit matin, en voyant le médaillon de retour qu’elle comprit que le mystérieux visiteur le lui avait rapporté.

Au moment de le mettre autour de son cou, ses doigts s’enduisirent d’une substance blanchâtre : de la farine. Avec sagacité, Rêvera associa farine et cuisine. Elle comprit que le cuisinier était l’auteur du baiser nocturne.

Endossant de nouveau son déguisement de servante, elle se rendit à la cuisine, se présenta devant Will le gourmet puis entrouvrit légèrement son corsage pour lui montrer le bijou à son cou. Le jeune homme comprit. Ses yeux s’écarquillèrent de surprise. En silence, elle lui fit signe de la suivre dans le parc où un baiser vint rapidement sceller leur entente.

Quelques semaines plus tard, leurs noces furent célébrées avec faste. Le Roi et la Reine accueillirent leur nouveau gendre avec enthousiasme car il les sauva d’une émeute populaire. Le peuple avait faim et trouvait que son Roi ne l’aidait pas assez. Mais la promesse d’une distribution régulière des délicieuses créations du cuisinier royal satisfit tout le monde.

Si d’aventure vous vous rendez dans un pays où chacun a l’air réjoui et le ventre rebondi, pensez que vous vous trouvez peut-être là où Will le gourmet exerça ses talents donnant goût à la vie de Rêvera par l’amour qu’il lui prodigua.

Un conte de Sandrine Liochon

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