Entre deux eaux

Publié le par Sandrine et Igor

Naiade avait une vie bien curieuse pour une petite fille. Son père lui avait donné un nom de sirène car elle vivait avec lui au cœur même de la mer dans un sous-marin. Marino était un chercheur scientifique spécialisé dans le monde aquatique. Un rare jour où il avait eu les pieds sur terre, il était tombé amoureux d’une jeune femme, Lucille, dont il avait eu un enfant, Naiade. Mais, hélas, Lucille, souffrant du mal de mer et de la claustrophobie, avait été horrifiée quand Marino lui avait proposé de vivre dans un sous-marin en sa compagnie. La jeune maman avait disparu en toute hâte laissant le scientifique, effaré, donner le biberon entre deux expériences.

 

Naiade avait à peine trois ans quand tous deux s’installèrent dans le petit sous-marin que Marino avait entièrement construit spécialement pour eux. Ils ne remontaient que rarement et très brièvement à la surface pour se réapprovisionner et échanger des courriers avec l’institut de recherches aquatiques.

A douze ans, Naiade n’avait que quelques livres et un vieux poste de radio pour se distraire. Elle trouvait les journées bien longues et passait l’essentiel de son temps à observer avec le périscope ce qui se produisait à la surface. Ses spectacles préférés étaient de voir des dauphins sauter et une mouette happer au vol un petit poisson.

Une nuit que son père dormait, elle commit une petite folie. Ayant lu attentivement le manuel d’instructions et observé avec attention comment Marino faisait, elle pilota le sous-marin pour qu’il remonte à la surface, ouvrit la trappe qui conduisait à l’air libre et resta là à respirer l’air frais avec délices et à contempler les étoiles. Elle se saisit de la canne à pêche qui dormait dans un placard et pêcha toute la nuit. Quand l’aurore se leva, elle redescendit à regret et remit le sous-marin à sa place. Ce ne fut qu’à l’heure du déjeuner que son père se rendit compte de quelque chose d’insolite. Sa fille lui avait cuisiné un délicieux poisson frais au lieu des tristes conserves habituelles. Marino se régala mais fit promettre à Naiade de ne plus recommencer, la manœuvre était par trop dangereuse. Si la jeune fille s’était endormie ou avait fait une erreur aux commandes, ils auraient pu être engloutis à tout jamais dans les flots.

Cette escapade nocturne fut néanmoins le meilleur souvenir de la recluse jusqu’à ses treize ans. Enfin, pour son anniversaire, son père céda à ses supplications : le sous-marin remonta à la surface et la jeune fille eut le droit de nager dans la mer. Elle put enfin mettre à profit les leçons que son père lui avait données avant même qu’elle ne sut marcher.

A la surface, un bateau vint à passer. C’était un très beau voilier en bois qui s’appelait Le Vaillant. Sa propriétaire, Rosa, avait entrepris de faire le tour du monde à son bord en compagnie de son fils Luc, quatorze ans, et de leur jack-russell nommé Matelot. Luc regardait les rayons du soleil se refléter dans l’eau lorsqu’il poussa un cri de stupéfaction :

-Une sirène ! s’écria-t-il.

Il venait d’entrapercevoir la longue chevelure rousse de Naiade qui se déployait au milieu des flots. La nageuse sortit la tête de l’eau et Luc l’interrogea. Il fut sidéré d’apprendre qu’elle vivait dans un sous-marin et l’invita, afin d’en savoir plus sur elle, à monter à bord de leur bateau. Naiade accepta à la condition que son père vienne avec elle. Elle songeait que cela ne ferait pas de mal à lui aussi de voir un peu de monde.

Rosa fut fascinée par les recherches de Marino et ce dernier était très étonné de rencontrer une femme aussi passionnée par la mer que lui. Quand à Luc, il se précipita pour visiter le sous-marin. Au fil des jours, tous quatre s’entendirent si bien qu’ils décidèrent que bateau et sous-marin avanceraient de concert. Ils prenaient leurs repas tantôt dans l’une tantôt dans l’autre de leurs maisons marines. Marino, qui s’était tué à la tâche pendant des années pour oublier Lucille, s’autorisait à prendre quelques vacances. Il reprenait des couleurs en bronzant sur le pont du Vaillant et en se baignant avec Rosa. Sa nouvelle amie le fit progresser considérablement en l’aidant à classer et à mettre au propre son dictionnaire des fonds-marins. Marino qui pensait que, seul, il lui faudrait au moins encore un an pour terminer son livre put l’achever en deux mois grâce à l’aide de Rosa.

Du coup, le scientifique consentit à prêter son sous-marin à un de ses collègues qui le lui demandait depuis des années et à sortir du fond des mers. Il reconnut que cette ambiance, quoique magique, finissait par être déprimante pour lui et pour sa fille à cause du manque de soleil. Le savant décida de consacrer son prochain ouvrage au système solaire. Il se rendit compte que le pont du Vaillant était l’endroit idéal pour effectuer ses recherches. D’ailleurs, avec Rosa, Marino avait maintenant tout le temps la tête dans les étoiles. L’envie lui vint même de faire escale sur une île et d’emmener danser celle qui avait su raviver les battements de son cœur.

En l’absence des parents, Luc voulut faire le malin et montrer à Naiade comme il savait bien manœuvrer le voilier. Emportés dans leur élan, les deux jeunes gens larguèrent les amarres et voguèrent. Heureusement, ils savaient se servir de la radio de bord. Marino et Rosa les rejoignirent à l’aide d’un canot à moteur et n’eurent pas le cœur de les gronder.

-Lorsque tu seras majeur, tu passeras ton diplôme et manœuvreras le bateau toi-même, promit la navigatrice à son fils.

-Nous pourrons même lui construire son propre bateau, proposa Marino.

-Je veux bien, dit Luc, si Naiade accepte de faire partie de mon équipage.

La jeune fille hocha la tête en souriant.

Tous applaudirent l’idée du savant sauf Matelot qui poussa un soupir lamentable. La vie à bord manquait un peu trop de compagnie animale à son goût. C’est alors que le couvercle du panier en osier qu’avaient ramené Marino et Rosa se mit à bouger. Une charmante tête de chienne en sortit qui envoya quelques aboiements amicaux à Matelot, lequel faillit en défaillir de saisissement.

-Nous l’appellerons Matelote, dit gaiement Rosa.

Les navigateurs hissèrent les voiles et, vogue la galère, en route pour de nouvelles aventures !               un conte de Sandrine Liochon

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