La diligence

Publié le par Sandrine et Igor

La diligence

 

 

Un conte au pays de la baie de Somme

                                                                    

par Sandrine Liochon

 

 

 

            Par une claire journée de novembre, une diligence filait aussi bon train qu'elle pouvait sur la route pavée. Derrière elle, de noirs nuages menaçants laissaient prévoir un orage et le cocher pressait ses chevaux pour l'éviter.

          A l'intérieur, deux demoiselles, une dame et sa chambrière, se calaient du mieux qu'elles le pouvaient sur les coussins pour se protéger des cahots de la route. Elles avaient les reins endoloris à force de subir des chocs.

          Jeannette, la fille du seigneur d'Auxi-le-Château, avait été promise en mariage au duc du château-fort de Rambures. Les circonstances avaient précipité ce projet d'union, les parents de la jeune fille ayant trouvé la mort dans une partie de chasse. Sieur Georges, le frère de Jeannette, avait jugé qu'il avait assez à faire à s'occuper de l'intendance de ses nouveaux biens: le château, les fermes et les terres qui en dépendaient sans courir le risque d'éventuels conflits de pouvoir entre sa femme et sa sœur. C'est donc une jeune fille d'à peine dix-huit printemps qu'il  précipitait vers un destin inconnu, un mystérieux fiancé qu'elle n'avait pas vu depuis son enfance et dont elle se souvenait uniquement parce que l'enfant était tombé sous ses yeux dans l'étang du château en donnant du pain à manger aux cygnes.

          Fuifui, le petit chien de Jeannette, n'arrêtait pas de sauter des genoux de sa maîtresse à ceux d'Hélène, la chambrière qui n'avait que seize ans et roulait de grands yeux affolés car c'était son premier voyage en voiture fermée.

 

           Brusquement, la pluie les rejoignit et se mit à ruisseler à torrents. Des trous entre les planches de bois du toit de la voiture laissèrent filtrer l'eau et des  gouttes tombèrent sur le museau du chien qui poussa des jappements d'indignation. Les roues de la voiture commencèrent à s'embourber et les chevaux, effrayés par les éclairs, refusèrent d'avancer davantage. Le cocher abrita la voiture sous un grand chêne et, une heure durant, ils restèrent là à attendre que l'orage se dissipe.

          Alors que la pluie diminuait d'intensité et qu'un coin de ciel bleu filtrait à travers les nuages, ils entendirent un bruit de galop et un cavalier surgit qui s'arrêta juste à côté de la voiture.

-Eh bien, brave homme, tu ne sais donc pas qu'il est dangereux de traîner dans les parages par un temps pareil? Tu risques de t'embourber dans le marais de la Marquettière.

          Le cocher reconnut qu'il ne connaissait pas bien les environs et remercia le cavalier qui proposait de le guider. Les jeunes filles coulèrent un œil discret derrière les rideaux pour voir de quoi avait l'air leur guide improvisé.

-Il est bel homme mais point mis comme un gentilhomme, souffla Hélène.

-Il monte bien et son cheval est une belle bête, répondit Jeannette.

          Le cheval était noir, fin, racé et vigoureux. Il avait une petite tâche blanche en forme de papillon sur le museau. Son cavalier était un homme robuste, large d'épaules avec des yeux vifs et des traits bien dessinés. Ses longs cheveux bouclés retenus par un ruban auréolaient son front adoucissant son expression.

          Il les mena à travers différents sentiers pendant un certain temps. Le chemin allait rétrécissant et le cocher commença à s'impatienter.

-Allons nous bientôt sortir de ce dédale?

-J'ai l'impression que nous tournons en rond, chuchota Hélène.

 

          Soudain, leur guide s'arrêta et émit trois brefs sifflements stridents. Presque aussitôt, une dizaine d'hommes apparurent et encerclèrent la diligence.

          Le cavalier descendit de sa monture, ouvrit la porte de la voiture, ôta son chapeau et exécuta une petite courbette.

-Je suis, mesdames, Jean Lutin, chef des brigands de cette belle forêt domaniale, vous êtes à présent mes prisonnières et vous le resterez jusqu'à ce que votre famille verse une rançon pour vous libérer.

-Mais je ne suis qu'une modeste femme de chambre, protesta Hélène.

-C'est parfait, rétorqua le brigand. Mes hommes ont maints vêtements à faire repriser, ils seront bien aise que vous vous en chargiez. Et, au vu des habits de votre compagne et du véhicule qui vous transporte, elle ne doit pas être de condition aussi modeste que vous.

          Jusqu'ici, Jeannette avait été trop occupée à retenir dans ses bras son chien qui montrait les crocs et voulait à tout prix s'attaquer aux mollets de Jean Lutin pour s'occuper d'autre chose. Elle redressa la tête et dit fièrement:

-Je suis Jeannette, la sœur de Georges Cobures, le seigneur d'Auxi-le-Château et je suis fiancée au duc Henri, le maître du château-fort de Rambures.

-Très bien, dit l'homme des bois en se frottant les mains. Dans ce cas, je vais demander une rançon aux deux.

 

          Les jeunes filles et le cocher furent menés au campement qui occupait toute une clairière et était fort bien organisé. La femme d'un chasseur fut préposée à leur garde. Jean Lutin rédigea sur le champ deux lettres destinées à Georges Cobures et au duc Henri puis il dépêcha deux messagers pour les leur porter.

          A la lecture de la sienne, le seigneur d'Auxi-le-Château s'écria:

-Pas question de verser le moindre denier! J'ai déjà du verser une dot plus qu'excessive pour allier notre famille à celle du duc de Rambures, le fiancé a qu'à payer la rançon avec.

          Quand au duc de Rambures, il s'écria:

-Cette personne n'est pas encore mon épouse. Je flaire un complot monté par son frère pour récupérer la dot, pas question de débourser un sou.

          Jean Lutin fut furieux de ces réponses.

-Il faut leur prouver que ces jeunes filles sont entre mes mains.

          Il ôta son chapeau à Jeannette, dévoilant une magnifique chevelure blonde qui lui arracha un petit sifflement d'admiration, puis il dit:

-Je me demande si le chien...

-Ah, non, pas Fuifui! s'écria Jeannette. Je préfère encore vous remettre mon bracelet. Il y a mes initiales gravées derrière, c'est la meilleure des preuves.

          Mais les deux seigneurs ne daignèrent même pas répondre à cette nouvelle réclamation.

 

          Le froid s'abattit sur la forêt et la neige recouvrit complètement tous les sentiers mettant fin temporairement à toute négociation. La horde de brigands n'était plus préoccupée que d'une seule chose: trouver à se nourrir. Les jeunes filles étaient des bouches en plus mais les bandits ne s'en plaignaient pas trop car Hélène rapiéçait leurs vêtements et accommodait bien le peu de nourriture qu'ils avaient. Elle leur apprit même à utiliser certaines plantes pour assaisonner les plats. Quand à Jeannette, elle chantait à ravir et jouait délicieusement aussi d'une petite flûte en roseau que Jean Lutin lui avait taillée, ce qui apportait une distraction bienvenue dans les soirées autour du feu.

          Fuifui, le bébé labrador de Jeannette, avait beaucoup grandi.

-Son père était un chien truffier, expliqua la jeune fille au chef des brigands, il se peut qu'il ait ce don lui aussi. Nous n'avons rien à perdre à le tester.

          L'un des chiens de la bande, Rufus, trouvait aussi parfois des truffes mais il en dénichait plutôt une sur vingt, entre deux lapins et trois renards, qu'autre chose. Néanmoins, une seule truffe suffit pour que l'intelligent Fuifui, en la reniflant, comprit ce que sa maîtresse attendait de lui.

          Toutefois, comme c'était un chien qui avait ses humeurs, il refusait de trouver des truffes quand d'autres personnes que Jeannette et Hélène étaient avec lui. Le chien se souvenait avec nostalgie des bonnes pâtées que la cuisinière d'Auxi-le-château lui servait et il attribuait confusément aux bandits la responsabilité du fait qu'il mangeait si mal depuis qu'il était avec eux.

          Jean Lutin dut donc se résigner à contrecœur à laisser les jeunes filles plus libres. Il se consola en se disant qu'elles ne risquaient guère d'être tentées de s'enfuir car elles pourraient s'embourber dans le marais de la  Marquettière. Du reste, Hélène était tombée amoureuse de son frère, Jacques Lutin, qui partageait les sentiments de la jeune fille alors elle s'accommodait très bien de cette vie dans les bois.

 

          Au début, la chasse aux truffes se passa bien. Fuifui semblait avoir hérité du talent de son père et il dénicha cinq truffes en vingt minutes. Mais, soudain, les choses se gâtèrent.

          Alors qu'ils se trouvaient dans un taillis épais, un craquement de branches inquiétant se produisit et un ours, qui était en train de voler du miel à une ruche suspendue à une branche d'arbre, poussa un grognement de fureur en étant dérangé par Fuifui, venu lui renifler les pattes. Le chien, qui n'avait jusqu'alors jamais vu d'ours de sa vie, ne s'était pas rendu compte du danger et avait cédé à sa curiosité naturelle.

-Courons, dit Jeannette à Hélène.

          La chambrière prit Rufus dans ses bras, car c'était le chien de l'homme qu'elle aimait, et ne se fit pas prier pour prendre ses jambes à son cou. Fuifui, qui avait enfin compris aux grognements épouvantables émis par l'ours qu'ils étaient dans de sales draps, courait en tête leur ouvrant la route. Mais, comme décidément le pauvre chien était plus doué pour trouver des truffes que pour regarder où il allait, il alla donner de plein fouet contre un homme qui sortait d'un buisson. Jeannette, qui le suivait, se prit les pieds dans une racine et bascula directement dans les bras de l'homme.

-Eh bien, s'écria ce dernier en l'aidant à se relever, que se passe t-il? Pourquoi courez vous ainsi? Il y a le feu?

-Non, monsieur, nous sommes poursuivies par un ours.

          Confirmant leurs dires, l'animal surgit.

-Je n'avais jamais vu d'ours dans les parages, dit l'homme, sidéré, en armant son fusil. Allez vous mettre à l'abri, mesdemoiselles, je m'occupe de lui.

          Les jeunes filles ne se le firent pas dire deux fois et reprirent leur course vers le campement de Jean Lutin.

          L'homme visa le tête de l'ours mais sa première balle ne fit qu'égratigner l'oreille de la bête qui, furieuse, lui fonça dessus. Le chasseur, était fort bon tireur mais il n'avait pas exercé ses talents depuis longtemps. Il visa le ventre de l'animal cette fois mais, au moment où il tirait, l'ours tendit sa patte vers lui et la balle traversa la patte. L'ours, d'un coup de patte, fit tomber son adversaire à terre, lui labourant le ventre de ses griffes. Mais l'homme avait un épais manteau et sa peau ne fut que superficiellement atteinte. Ce fut couché au sol qu'il tira sa troisième balle laquelle abattit l'ours entre les deux yeux quelques secondes avant que les crocs de l'animal ne s'attaquèrent à sa gorge. Il n'eut que le temps de rouler sur lui-même avant que le corps de l'animal mort ne s'abatte sur le sol.

          Attirés par le bruit des coups de feu, ses gens qui se trouvaient non loin de là sur le chemin faisant une pause déjeuner, accoururent.

-Que se passe t-il, monseigneur? demanda son valet, qui l'accompagnait toujours à la chasse, étant l'un des meilleurs fusils de la région.

          Il poussa un cri d'admiration en découvrant l'ours abattu.

-Vous achevez la partie de chasse alors que nous ne l'avions pas même commencé, monsieur. Cela va être un magnifique trophée à ramener au château et nul doute que ces dames vont se battre pour avoir sa fourrure comme manteau.

-C'est égal, grommela le duc de Rambures, je me demande qui étaient ces jeunes filles et surtout ce que fait un ours dans ces parages.

 

          Il eut l'explication de ce mystère quelques jours plus tard car un cirque itinérant, qui arrivait des Pyrénées et présentait son spectacle partout où il passait, lui déclara la perte d'un tel animal qui avait réussi à sortir de sa cage en blessant son propriétaire alors que celui-ci lui donnait à manger.

          L'explication aurait du apaiser le duc mais, depuis cet incident, il n'arrivait plus à dormir. L'image de la ravissante jeune fille, qui s'était précipitée dans ses bras, le hantait. Il en était tombé si amoureux qu'il en perdait le boire et le manger, ne parvenant plus à penser à autre chose qu'à elle. De son côté, Jeannette, qui avait tout d'abord eu un faible pour Jean Lutin, était également emplie de rêveries à présent pour leur mystérieux sauveur.

 

          La guerre, approchant de ses portes, ne fit qu'amplifier les soucis du duc. Les anglais allaient envahir leur région d'un jour à l'autre.

          En cette circonstance exceptionnelle, il fit venir le seigneur d'Auxi-le-Château chez lui pour qu'ils se concertent. Bien qu'ils soient très en froid depuis cette affaire de mariage raté, la raison face à l'urgence rapprocha les deux hommes. Ils firent leurs calculs et se rendirent compte que leur nombre d'hommes disponible était très insuffisant pour combattre les anglais d'autant que les paysans qu'ils avaient à leur disposition n'avaient rien à voir avec des soldats aguerris.

-Il faut faire la paix avec Jean et Jacques Lutin, décida  Georges Cobures. Leur bande est solide et bien armée, eux seuls pourront nous défendre efficacement.

          Le duc Henri, à contrecœur, reconnut qu'il était de son avis.

          Ils firent donc parvenir un message au chef des brigands lui disant qu'ils étaient prêts à payer la rançon à condition que la bande vienne au château de Rambures séjourner le temps nécessaire à sa défense contre les anglais. Les habitants de la forêt, qui étaient en train de mourir de faim malgré les truffes que leur trouvaient Fuifui en abondance, furent soulagés par cette proposition et se mirent en route pour le château sitôt qu'ils eurent le message.

 

          Le duc de Rambures fut sidéré de découvrir que la jeune fille dont il était tombé amoureux n'était autre que sa fiancée. Du coup, prétextant les dangers de la guerre, il fait célébrer leur mariage dans les plus brefs délais et consentit même, la joie le rendant magnanime, à faire célébrer le même jour l'union de Jacques Lutin et d'Hélène.

          Tous les larrons purent donc faire ripaille pour l'occasion et, lorsque les anglais montrèrent le bout de leur nez quelques jours plus tard, ils étaient fin prêts pour les accueillir. La bataille fut rude. Les anglais jetèrent des torches enflammées sur le pont-levis dont le bois épais se mit à brûler dégageant une âcre fumée qui fit suffoquer les habitants du château les contraignant à monter respirer sur le chemin de ronde tandis que les serviteurs puisaient de l'eau dans les caves communiquant avec les douves pour éteindre le brasier.

          Les anglais avaient des canons et leurs boulets endommagèrent sérieusement les deux tours avant du château, les corps des morts et des blessés basculaient dans les douves où ceux qui étaient encore vivants se noyaient pour la plupart, trop faibles pour se débattre dans l'eau glacée. Le capitaine anglais qui commandait l'attaque fit mettre un radeau à l'eau pour faire traverser à une partie de ses hommes les douves, qui étaient d'une largeur peu commune, afin qu'ils pénètrent dans le périmètre du château par l'ouverture béante que laissait le pont-levis, troué par l'incendie qui l'avait ravagé. Mais les hommes de Jean Lutin étaient très habiles à l'arc et ils avaient eu le temps d'en fabriquer ainsi que des flèches en très grande quantité avant l'arrivée des anglais. Ils parvinrent à tuer huit des dix hommes du radeau avant qu'il n'atteigne le château. Les deux survivants, pris de frayeur à la vue de leurs compagnons morts, firent demi tour et cela marqua le début de la débandade des anglais.

          Au final, la bande de Jean Lutin leur avait mis la plus belle pâtée de toute la guerre de cent ans. Les armes anglaises prises aux vaincus furent accrochées en trophées dans la salle d'armes du duc des deux côtés de la tête d'ours. La bande de Jean Lutin eut la permission de rester là au chaud et avec de quoi manger tout l'hiver en remerciement des services rendus. Du coup, la plupart d'entre eux se convertirent à la chasse et à l'agriculture et la délinquance et les dissensions s'aplanirent doucement dans la région qui s'ouvrit sur une ère nouvelle de calme et de prospérité.

 

Publié dans conte populaire

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