La parente pauvre

Publié le par contesetracontes.over-blog.com

 

Il y a de cela bien longtemps vivaient un riche commerçant Levitan, sa femme Sodula et leurs deux filles Juanita et Aspiria. Ils avaient une belle ferme avec beaucoup de bonnes terres à cultiver autour, des serviteurs honnêtes et ils étaient très heureux.

 

          Mais, un jour, une jeune femme vint frapper à leur porte et demanda à parler à la maîtresse de maison. La visiteuse n’était autre qu’Euridia, la cousine de Sodula que celle ci n’avait pas revu depuis leur enfance de sorte que c’est à peine si elle la reconnut.

          Euridia raconta que son mari avait été attaqué et tué par des bandits de grand chemin. Elle même se retrouvait donc veuve et sans moyens de subsister. Elle supplia sa cousine de lui donner l’hospitalité. Sodula et son mari, qui avaient bon cœur, y consentirent volontiers.

 

          Pourtant, ils ne devaient pas tarder à regretter leur offre généreuse. Euridia ne levait pas le petit doigt pour les aider dans leur commerce et ne cessait de se plaindre de sa situation. Tout le monde trouvait ces lamentations très curieuses car la parente pauvre n’avait pas l’air aussi pauvre qu’elle le prétendait. Ses habits étaient de bonne coupe et elle avait même quelques bijoux que n’eut pas renié une bourgeoise.

-Restes de ma fortune passée, disait-elle. Le veau d’or est terminé pour moi depuis que mon mari est mort.

          Sur les circonstances de la mort dudit époux, elle restait très vague poussant maints cris et gémissements dès que la question était abordée.

-Elle l’a tué avec ses jérémiades, c’est sûr, chuchota Aspiria à Juanita alors que toute la famille devait une fois de plus subir l’odieuse cousine pendant le dîner.

 

          La mystérieuse cousine restait chez eux pratiquement en permanence sauf les mardis et les vendredis où elle disparaissait toute la journée emmenant avec elle un plein panier de provisions sous le prétexte de rendre visite à une vieille femme malade qu’elle connaissait.

          Levitan et Sodula avaient trop à faire avec leur commerce pour se poser de plus amples questions sur leur étrange parente mais leurs deux filles étaient intriguées.

          Aspiria, qui était la plus curieuse des deux, résolut un jour de suivre leur cousine.

Euridia se mit en route de bon matin sans se douter qu’elle était suivie. Deux heures durant, les deux jeunes femmes marchèrent , quittant rapidement la ville pour pénétrer dans une profonde et ténébreuse forêt dans laquelle la fille des commerçants n’avait jamais osé mettre les pieds jusqu’alors car les gens du pays la disaient peuplée de créatures sauvages mystérieuses et dangereuses. Mais, l’intrépide jeune fille décida que si Euridia venait en ces lieux sans crainte, elle pouvait s’y risquer aussi. Néanmoins, la longue marche, rendue difficile par la végétation touffue, l’exténua. Aspiria était sur le point de renoncer à poursuivre quand elles parvinrent à une clairière où se dressait une imposante masse rocheuse.

          Euridia déposa son panier par terre, toucha de sa main droite une des pierres et prononca d’un ton ferme :

 

Muraille qui se dresse

Ecoute ta maîtresse

Alagambi, Alagamboi

Muraille, ouvre toi

 

          Sous les yeux d’Aspiria sidérée, un pan de la muraille bascula laissant place à une ouverture béante. La cousine entra et les rochers se refermèrent derrière elle. La jeune fille se faufila jusqu’aux rochers et toucha la pierre mais rien ne laissait deviner un passage.

          Aspiria se résigna donc à attendre le retour d’Euridia et alla se cacher derrière un arbre. Elle s’était presque assoupie quand le grondement des pierres qui se déplacent retentit. Sa parente sortit, le panier vide, et prit le chemin du retour.

          La jeune fille hésita un instant à la suivre mais sa curiosité fut cette fois encore la plus forte. Euridia disparue, elle s’approcha à son tour de l’imposante masse rocheuse et prononca d’une voix claire la formule entendue :

 

Muraille qui se dresse

Ecoute ta maîtresse

Alagambi, Alagamboi

Muraille, ouvre toi

 

          La muraille s’ouvrit et le cœur battant, Aspiria pénétra à l’intérieur de la grotte. C’était un long boyau au fond duquel une lumière brillait. Arrivée au bout, elle se retrouva dans une grande salle dont un trou de la voûte laissait passer la lumière du soleil. Un homme était là, les chevilles enchaînées, une chandelle et des provisions à côté de lui. Maigre, pâle et le visage mal rasé, il paraissait être là depuis quelques semaines.

-Qui êtes vous ? demanda t’il à la jeune fille qui, une fois ses yeux accoutumés à la pénombre ambiante, poussa un petit cri de surprise en le voyant.

          Aspiria le rassura en lui expliquant qui elle était et pourquoi elle avait suivi Euridia. Le prisonnier lui raconta son aventure. Il s’appelait Luisan et était le mari d’Euridia. Tombé amoureux de cette dernière par quelque sortilège de sa part probablement, il l’avait épousée et n’avait découvert qu’après son mariage qu’elle était une sorcière qui ne s’était unie à lui que par intérêt. Il voulut la fuir et rompre l’engagement prononcé alors la diabolique créature entra dans une violente colère et l’enferma dans la grotte afin de s’approprier la fortune de son mari.

-Elle n’est pas assez méchante pour me tuer mais elle me laisse mourir à petit feu ce qui est encore plus cruel, conclut-il. Son avarice n’a pas de limites et elle s’est certainement réfugiée chez vous afin de vivre sans rien avoir à débourser.

          Aspiria décida de délivrer le pauvre jeune homme. Elle trouva dans la grotte, qui était une véritable habitation pourvue de toutes choses nécessaires car Euridia y avait vécu quelques jours avec son mari espérant le faire revenir sur sa décision, des outils avec lesquels elle parvint à briser les chaînes du prisonnier. Mais cela lui prit beaucoup de temps et lorsque ce fut fait, la nuit était tombée. Les deux jeunes gens durent donc se résoudre à la passer dans la grotte de crainte de se perdre et d’être attaqués par des  loups ou d’autres créatures dangereuses s’ils sortaient maintenant.

          Au dîner, la famille s’étonna de ne pas voir paraître Aspiria.

 

Le lendemain matin, à l’aube, Euridia, soupçonnant qu’Aspiria pouvait avoir deviné son secret, reprit le chemin de la grotte. Juanita, très inquiète du sort de sa sœur, la suivit. Elle avait voulu prendre une arme pour se défendre et protéger sa petite sœur au besoin mais n’avait trouvé qu’un rouleau à pâtisserie. Elle se munit aussi d’un plein panier d’oignons qu’elle sema tout le long du chemin pour être sûre de ne pas se perdre.

Quand la cousine prononca la formule magique et que la grotte s’ouvrit, Juanita bondit derrière elle et l’assomma d’un coup de rouleau à pâtisserie sur la nuque puis elle se précipita à l’intérieur de la grotte en criant « Aspiria ! Aspiria ! » ce qui provoqua l’envol d’une multitude de chauves-souris qui vivaient là depuis des lustres et n’avaient pas été accoutumées à un tel vacarme.

Les deux sœurs se jetèrent dans les bras l’une de l’autre et la cadette conta brièvement ses aventures à l’aînée. Luisan fit un sac de ses effets personnels bien décidé à ne plus jamais revenir dans cet endroit.

Tous trois voulurent sortir de la grotte mais la muraille rocheuse s’était refermée derrière Juanita. Heureusement, Luisan avait déjà entendu la sorcière prononcer la formule magique pour sortir et il s’écria :

 

Oh toi, ma forteresse

Ecoute ta maîtresse

Ratagibi, Ratagiboi

Muraille, ouvre toi

 

          Mais la muraille ne s’ouvrit pas.

-Peut être faut-il être une femme pour la prononcer puisqu’il est question d’une maîtresse et non d’un maître, dit Aspiria.

La jeune fille prononca la formule à son tour et cette fois les pierres pivotèrent.

          Les prisonniers constatèrent avec horreur qu’en se refermant derrière Juanita, la muraille était passée sur Euridia, étendue à terre, broyant le corps de la sorcière ce dont son mari déclara que ce n’était pas un mal.

          Aspiria s’inquiéta de la manière dont elles allaient pouvoir rentrer chez elles avec Luisan et félicita sa sœur en découvrant le chemin d’oignons qu’elle avait tracé. Ils firent route en ramassant ces oignons au fur et à mesure car, chez tout commerçant digne de ce nom, toute marchandise bonne à vendre ne se dilapide pas.

 

          Alors qu’ils étaient encore au cœur de la forêt, ils entendirent une sorte de grognement sauvage ainsi qu’un martelement rapide sur le sol qui le faisait trembler. Un sanglier et ses petits survinrent brusquement.

D’un coup du groin, l’animal sauvage renversa Juanita qui se trouvait sur son chemin et l’eut piétiné si Luisan ne l’avait promptement poignardé. L’animal s’écroula mort dans un cri effrayant et tandis qu’Aspiria relevait sa sœur, s’assurant qu’elle était indemne, les petits du sanglier, désorientés, tournaient autour d’eux en poussant des grognements.

Luisan sortit de son sac une corde qu’il coupa en trois morceaux attachant chacun d’eux autour du cou d’un des petits. Il suggéra qu’ils les ramènent avec eux car ils seraient perdus sans leur mère dont le corps ne tarderait pas à servir de nourriture à d’autres animaux de la forêt. Les jeunes gens s’éloignèrent rapidement, Aspiria soutenant sa sœur, craignant que l’odeur du sang frais n’attire très vite d’autres créatures dangereuses. Allant toujours d’oignon en oignon, ils virent enfin la ferme apparaître.

 

          Levitan et Sodula furent si heureux de revoir leurs filles qu’un grand festin célébra leur retour. Luisan n’avait plus de foyer car Euridia avait vendu leur maison aussi les commerçants proposèrent-ils au jeune homme de rester avec eux. Ils le prirent comme associé dans leur affaire et grâce à l’élevage de sangliers qu’il mit en place, leur commerce prospéra plus encore qu’auparavant.

          Luisan nageait dans l’allégresse et reprenait couleurs et vigueur aux côtés d’Aspiria qu’il chérissait de plus en plus. Il finit par demander sa main le jour de la fête des oignons, jour symbolique de sa délivrance, et ainsi toute la famille put pleurer tout son saoul sans que nul ne sut précisement ce qui des oignons ou de la joie procurée par la demande en mariage suscitait tant de larmes.

 

          Si un jour, vous rendez visite à un commerçant prospère, regardez bien s’il n’a pas au dessus de sa porte d’entrée, un ou deux oignons accrochés. Ce serait signe, c’est sûr, qu’il est de la descendance de Luisan et que sa famille vit depuis des siècles dans une prospérité et un bonheur tel qu’il ne risque pas d’avoir une parente pauvre.

Publié dans conte merveilleux

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