Le pays de neige et de glace

Publié le par Sandrine et Igor

Le pays de neige et de glace

 

 

          Dans le Nord, tout en haut du globe, des kilomètres de terre sont recouverts, à perte de vue, de neige et de glace. Tout est blanc ou un peu gris, aveuglant à l’infini.

          Dans ces étendues polaires, vivait, il y a des lunes et des lunes de cela, une princesse dans un palais de roc et de glace. Cette princesse, qui s’appelait Irisée De Ponponchéria, dépérissait dans cet univers glacial où elle s’ennuyait à mourir. Son père lui avait bien donné un phoque savant pour la distraire mais, à la longue, la jeune fille s’était lassée même du charmant animal, dont l’odeur la rebutait.

          Pour son dix-huitième anniversaire, ses parents lui offrirent un voyage dans l’hémisphère Sud. Pendant six mois, Irisée vogua avec quelques-unes de ses amies sous la férule d’un vaillant capitaine vers des contrées chaudes et ensoleillées. Elle fut émerveillée de la splendeur du sable fin des plages, dégusta maints aliments qu’elle n’avait jamais mangés auparavant tels que des noix de coco et se désola à l’idée de ne pouvoir ramener quelque magnifique oiseau au plumage multicolore au royaume de son père. La pauvre bête y serait morte de froid.

          Chose étonnante, la princesse ne souffrait pas de la chaleur, à laquelle elle n’avait pas été accoutumée pourtant. Alors que tout l’équipage suait et aspirait à regagner au plus tôt l’hémisphère Nord, Irisée faisait tout pour retarder leur retour.

          Il fallut pourtant bien un jour qu’elle regagne sa terre natale. Dès son retour, la jeune fille sombra dans une profonde léthargie. C’est à peine si elle adressait la parole à ses proches. Tournant en rond dans sa chambre pendant des heures, elle était plongée dans une rêverie nostalgique, revivant en pensée chaque moment de son merveilleux voyage.

 

          Dans une grotte située dans la montagne du fjord, vivait une enchanteresse nommée Oteria qui, si distante qu’elle fut du palais royal, entendit parler par un ours de l’état de la princesse.

          Oteria était une magicienne très puissante. En quelques minutes, elle pouvait allumer un feu ardent dans la glace et elle comprenait parfaitement le langage de tous les animaux. La jeune femme décida d’offrir ses services à la fille de son souverain, dans l’espoir d’être agrée parmi la cour officielle de sa Majesté.

          Après maints efforts, l’enchanteresse obtint une entrevue du Roi et le persuada que, là où tous les médecins de la cour étaient impuissants, elle-même pouvait peut-être quelque chose à la langueur de la princesse. Le Roi finit par consentir à lui accorder un entretien avec sa fille.

- Qu’est ce qui vous rend si malheureuse, ma princesse ? demanda Oteria à Irisée.

          La princesse expliqua que le froid, la glace et la monotonie du paysage qui l’entourait lui causaient un profond ennui.

- Je voudrais tant qu’il fasse beau et chaud ici aussi, soupira-t-elle, que la nature revête une luxuriante profusion de couleurs, que l’air s’emplisse du chant des oiseaux comme dans les radieuses contrées que j’ai visitées il y a quelques mois.

- Avec un peu de patience et beaucoup de magie, votre vœu pourrait se réaliser, dit la magicienne. J’ai le pouvoir de réchauffer progressivement le climat en allumant une multitude de feux ardents sous la glace pour la faire fondre et en utilisant quelques autres recettes secrètes de ma composition. Je suis amie avec le prince des Vents. Je puis donc lui demander de faire souffler un courant d’air chaud aux alentours de votre palais mais je vous rappelle que le toit dudit palais est de glace. Sous l’effet de la chaleur, il risque donc de s’effondrer sur votre royale tête. Imaginez la colère de sa Majesté, votre père !

- Qu’importe ! dit la princesse. Je lui demanderai de faire renforcer le toit avec une charpente de bois. Plus tard, nous pourrons remplacer la glace par du chaume ou quelque chose du même genre. Lorsque les habitants du palais auront goûté aux délices d’un véritable été, je suis sûre qu’ils ne pourront plus s’en passer. Voici déjà un sac d’or pour ta peine et autant pour toi lorsqu’il fera assez chaud pour que je puisse abandonner mon manteau de fourrure.

- Comme il plaira à votre Majesté, dit Oteria, qui s’inclina et se retira.

 

          La magicienne fit ce que la jeune fille lui avait demandé. En quelques mois, la glace fondit, de la végétation poussa et quelques animaux vinrent comme on n’en n’avait jamais vu dans cette région. Les habitants n’y comprenaient rien du tout et étaient bien ennuyés. Leurs maisons de roc et de glace fondaient à vue d’œil. Le Roi n’osait dire que tous ces bouleversements étaient la faute de sa fille mais il apportait toute l’aide possible à ses sujets pour la reconstruction de leurs habitations. Sa Majesté et sa femme n’avaient pas eu le cœur de demander à la princesse de mettre fin à cette fantaisie extravagante car Irisée avait l’air heureuse, plus heureuse qu’elle ne l’avait jamais été. Elle chantait du matin au soir. Ses journées se passaient dehors à jouer dans le parc, pour mieux profiter de la nature, alors qu’auparavant, elle se cloitrait dans sa chambre, le seul lieu où elle trouvait qu’il faisait assez chaud car son père y avait fait construire une immense cheminée.

 

          Pendant ce temps, venait de partir du pays de Ououlalla, une contrée très chaude bordée de plages ensoleillées, une expédition d’explorateurs dirigée par le seigneur de Montivallée, qui voulait découvrir de nouveaux continents. Ce seigneur avait fait construire un superbe bateau de bois et s’était embarqué avec un nombreux équipage.

Au bout de trois mois, alors qu’ils arrivaient en vue du pôle Nord, ils furent étonnés de constater un brutal réchauffement de la température de l’eau. Il n’y avait presque plus d’icebergs. Ils décidèrent de rechercher l’origine de ce phénomène.

 

          Au pays de Glaglagla où vivait la princesse De Ponponchéria, les êtres humains n’étaient pas les seuls surpris et alarmés par le brusque changement de climat. Les animaux étaient catastrophés. Les phoques et les pingouins surtout n’osaient plus se mouvoir sur la glace qui se craquelait. Les pauvres bêtes se demandaient si la fin du monde était arrivée.

          Le caractère exceptionnel de la situation fit qu’il fut décidé de réunir le grand conseil des animaux du pôle Nord. Ce conseil ne se réunissait que dans les situations les plus graves. Il y avait plus de trente ans qu’il n’avait pas eu lieu. Un tel événement suscita une grande agitation chez tous les animaux de la banquise, qui se déplacèrent par cortèges entiers pour se rendre au point de rendez-vous : le pied de la montagne où habitait Oteria.

          Au bout de deux semaines, il y eut sur place tant de mammouths, de rennes, de tigres des neiges, d’ours, de loups, d’otaries, de pingouins, de phoques, de baleines, de marsouins et de toutes sortes d’autres espèces encore que c’est à peine si les animaux pouvaient faire un pas l’un devant l’autre sans se gêner mutuellement. Enfin, il parut que tous ceux qui devaient se trouver là y étaient. Le conseil débuta sous la présidence d’un vieux mammouth, qui exposa la crainte qu’il avait désormais de voir le sol se dérober sous ses pas.

- Lorsque l’on a atteint mon âge, il n’est plus temps de faire un régime, dit-il. Il fait une chaleur insoutenable ici, j’en ai la fourrure qui ruisselle. Si cela continue, nous allons tous mourir. Quelqu’un a t’il une idée ?

- Quittons le pays, suggéra un phoque, cherchons une région plus hospitalière.

-Ma maison est ici, mes bébés sont nés ici. Je voudrais pouvoir continuer à y vivre jusqu’à mon dernier souffle, protesta une dame ours.

          La plupart des animaux l’approuvèrent avec une telle vigueur que la glace en trembla.

- Il faut préserver notre habitat naturel, dit un renne. Il faut savoir pourquoi le climat change de cette manière pour y trouver un remède. Y en-a-t-il un parmi vous qui sache à quoi est due cette chaleur subite si peu appropriée à nos régions ?

- Place, place ! dit alors une petite voix frêle.

Les animaux, obligeamment, se poussèrent pour laisser passer celui qui venait de s’exprimer.

C’était un petit castor dans lequel certains reconnurent un serviteur d’Oteria, laquelle l’avait apprivoisé en lui permettant de vivre chez elle, sa famille et lui.

- La puissante magicienne Oteria a modifié notre climat, dit-il. Elle ne voulait pas le faire, elle savait que cela causerait maints problèmes mais, puisque c’était un ordre royal, elle ne pouvait se dérober.

- Un ordre royal ! dit le renne qui s’était déjà exprimé auparavant. Notre Roi serait-il tombé sur la tête ? ! !

          Les animaux décidèrent qu’une délégation d’entre eux se rendrait au palais de sa Majesté pour se plaindre de la situation.

- Puisque la magie est cause d’un tel chamboulement, dit un pingouin, la même magie peut y remédier. Rien n’est encore perdu mais, si le Roi est devenu fou, je quitte le pays.

 

Les animaux étant plus sages et plus avisés que les êtres humains, il n’y eut pas de dispute pour savoir qui d’entre eux irait voir le Roi. Le vieux mammouth, le renne avisé et le petit castor futé furent rapidement choisis et se mirent en chemin sur le champ.

Comme le castor était monté sur le dos du mammouth et que ce dernier et le renne marchaient vite, ils furent bientôt arrivés et se mêlèrent aux humains qui entraient dans le palais. En effet, le seigneur de Montivallée et sa suite venaient de débarquer et étaient très curieux de demander au souverain de ce pays pourquoi il y faisait si chaud alors qu’un froid glacial régnait partout ailleurs dans l’hémisphère Nord.

Quand tout ce petit monde pénétra dans la salle du trône, il y trouva le Roi en train de réprimander sa fille. Le souverain était las de la chaleur. Il écumait de rage car il n’avait pas pu fermer l’œil de la nuit. Le plafond de sa chambre fondait littéralement et, traversant le baldaquin de son lit, des gouttes d’eau glacées n’avaient cessé de lui tomber dessus. On entendait un bruit de « floc !floc ! » ininterrompu dans tout le palais et tout le monde avait de l’eau jusqu’aux chevilles, ce qui fait que la Reine avait attrapé une pneumonie. La princesse était la seule à trouver cela parfait. Elle ouvrait de grands yeux étonnés face à la colère de son père.

Toutefois, elle cessa d’écouter les réprimandes de ce dernier dès lors que pénétra dans la pièce le seigneur de Montivallée, dont le teint bronzé la convainquit tout de suite qu’il venait d’un pays chaud. Elle se précipita vers le jeune homme pour lui demander des détails sur son pays d’origine et sur le voyage qu’il avait entrepris. Pendant ce temps, son père écoutait les doléances du mammouth, du renne et du castor. Il approuva parfaitement leurs plaintes et alla sur le champ rendre visite à Oteria à laquelle il demanda de rendre au climat du pays sa forme première.

La magicienne, qui en avait elle-même assez de la chaleur, approuva et se mit au travail de suite.

 

Chose étonnante, plus d’un mois s’écoula avant que la princesse ne se rende compte de quelque chose. Elle était tellement sous le charme du seigneur de Montivallée qu’elle ne voyait plus que lui, n’entendait plus que lui et ne pensait plus qu’à lui. C’était un véritable ensorcellement. Pourtant, Oteria n’y était pour rien. Geoffroy de Montivallée subissait le même envoûtement et accumulait les prétextes pour rester plus longtemps au royaume de Glaglagla.

Son équipage, qui, au début, se réjouissait de pouvoir prendre un peu de repos commençait à avoir hâte de repartir car le temps se rafraîchissait sérieusement. Les pauvres hommes n’étaient pas habitués à un froid aussi rigoureux. Geoffroy, seul, avait si chaud au cœur qu’il n’était pas sensible à la température extérieure.

Lorsque la princesse comprit que le climat de son pays allait redevenir aussi froid qu’il l’était auparavant, elle se désola. Le seigneur de Montivallée, désolé qu’elle fut désolée, la demanda en mariage, lui disant qu’elle serait bien plus heureuse en vivant avec lui au pays de Ououlalla, où il faisait une chaleur torride d’un bout de l’année à l’autre. La princesse en sauta de joie. Tout le royaume se réjouit aussi car il craignait bien que les fantaisies de la jeune fille ne fussent funestes au pays.

Pour la noce, Oteria fit trois présents à Irisée :

- Voici un trident qui a appartenu à Neptune et qui pourra t’être utile dans ton voyage, un miroir qui te permettra de voir tes parents et de leur parler comme s’ils étaient à tes côtés et enfin voilà un cheval si rapide que, lorsqu’on le chevauche, on va cent fois plus vite qu’avec une monture ordinaire car il vole dans les airs quand on lui crie « Envole-toi ! ».

 

La princesse remercia et embarqua à bord du navire de son époux. Le premier mois, tout se passa bien et elle ne souffrit même pas du mal de mer. Mais, dans le courant du second mois, éclata une tempête terrible alors que le bateau se trouvait engagé dans une passe pleine de récifs aiguisés. Le capitaine pensa qu’ils allaient se fracasser sur les rochers. L’équipage, attendait, impuissant, le désastre imminent quand, Irisée, se souvenant du cadeau d’Oteria, alla chercher le trident dans sa cabine. Remontant sur le pont, elle braqua le trident sur les rochers en criant :

-Neptune, viens à mon aide.

          Alors une nuée d’éclairs sortit du trident et fracassa tous les rochers qui se trouvaient sur le passage du navire. La tempête s’apaisa peu après.

 

Tout le monde arriva à bon port le mois suivant au pays de Ououlalla, qui ravit la jeune mariée car il correspondait en tous points à ce qu’elle avait espéré.

          Quelques temps après, le jeune couple eut un fils qui devint vite un très beau jeune homme dont l’éducation n’eut posé aucun problème si, tout au contraire de sa mère, il n’avait cessé de se plaindre de la chaleur et d’aspirer à vivre dans un pays froid comme celui de ses grands-parents maternels, qu’il avait pu apercevoir  dans le miroir magique de sa mère.

          Un jour que le jeune seigneur avait atteint sa seizième année, il ne put résister à la tentation de consulter le miroir magique en l’absence d’Irisée. Il s’entretint avec son grand-père, qui lui dit qu’il était vieux et las de régner. Le Roi du pays de Glaglagla supplia son petit-fils de venir le rejoindre et de lui succéder sur le trône. Comme Irisée et Geoffroy avaient eu entre temps un autre fils et une fille, ils se ressentiraient moins de son absence, lui assura-t-il.

          Le jeune Tomas ne demandait qu’à se laisser convaincre par les propos de son grand-père. Il prit donc le cheval magique qu’Oteria avait donné à sa mère et arriva en quelques jours au palais du Roi De Ponponchéria. Toute la cour lui fit fête et le jeune homme ne songea plus à repartir.

          Sa mère sut par le miroir magique où il était allé et trouva fort bien que Tomas succéda à son père.

 

          Chacun vit ainsi dans le climat qui lui convient et, croyez moi, n’essayez point de contraindre quelqu’un à vivre en un lieu qui ne lui correspond pas et encore moins de mettre en péril l’équilibre climatique de notre planète par de l’égoïsme et de la négligence car, tôt ou tard, vous risqueriez d’avoir une mauvaise surprise comme celle qu’ont eu les animaux du royaume de Glaglagla en voyant leur pays se réchauffer.

 

 

 

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