Le portrait n'est pas l'homme

Publié le par Sandrine et Igor

Par un beau matin de printemps, le prince Cyprien se réveilla d’excellente humeur et fit sa toilette en chantant. Un oiseau, gazouillant devant sa fenêtre, semblait lui répondre.

-C’est une excellente année pour se marier, dit le prince, en agitant sa brosse à cheveux dans sa direction. Je le sens.

Tous les jours qui suivirent, la même joie, le même entrain l’accompagnèrent de telle sorte qu’un soir, après un banquet, il dansa avec une jeune fille et décida d’en faire sa promise. Elise était une charmante jeune personne de la même taille que le prince, elle avait des yeux qui brillaient tels des saphirs, des cheveux d’or et une peau douce à souhait. A peine le prince lui touchait-il la main qu’il en frémissait de bonheur. Tout chez elle respirait la bonté, la générosité et la bonne humeur. Pour le roi, la reine et les courtisans, ils formaient le couple idéal.

Dès lors, tout le royaume fut en liesse et une date pour le mariage fut fixée. Le roi et la reine décidèrent de faire appel à un peintre pour immortaliser les fiançailles puis la cérémonie du mariage. Le peintre officiel du royaume venait de rendre son pinceau pour prendre sa retraite. Plusieurs conseillers du roi partirent par monts et par vaux en quête du peintre idéal. L’un d’eux en trouva un qui fit l’unanimité de toute la cour. Il faisait si bien les portraits que les personnages fixés sur la toile paraissaient presque plus vivants que les originaux. Le peintre Artus fut présenté au roi qui le trouva avenant et charmant.

Artus avait des cheveux roux et des moustaches à l’identique qui tombaient sur son menton. Il les tiraillait quand une idée le saisissait. Ses yeux étaient cachés derrière de grosses lunettes orange. Sur sa tête, un béret sur lequel était toujours juché un pinceau. Il avait un grand tablier dont les poches étaient pleines à craquer, des tubes de peinture, des crayons et un carnet en dépassaient. Il était très propre sur lui, excepté ses chaussures, qui étaient recouvertes de taches de peinture. Ses mains étaient très soignées, une belle bague de taille imposante brillait à son pouce de la main droite.

A peine les présentations faites, Artus se mit à l’ouvrage. Il commença tout naturellement par un portrait du roi et de la reine sur leur trône. Il poursuivit avec une toile représentant les fiancés. Puis il s’attaqua à la famille royale, croquant la grand-mère de Cyprien, ses oncles, ses tantes,  ses cousins et cousines. Il était d’une rapidité d’exécution incroyable et son travail éblouissait tous ceux qui le contemplaient. Il n’oubliait personne, pas plus le valet de chambre du prince que les servantes et le jardinier du château. Tout le monde passait devant sa toile.

Il fut décidé, avant même la date des fiançailles, qu’il serait désormais le nouveau peintre officiel du royaume. Les mois s’écoulèrent, les fiançailles s’étaient parfaitement déroulées pour la satisfaction de tous quand survinrent quelques troubles inattendus. Tout commença lorsque le peintre demanda au roi l’autorisation d’organiser une exposition de toutes ses toiles. Artus expliqua que cela pourrait divertir tous ceux qui venaient pour le mariage. Le roi fut de son avis, louant ses bons conseils.

Le premier jour de l’exposition, seuls furent admis à la voir les modèles représentés. Quelque chose d’étrange se produisit alors. Le roi, qui avait toujours été quelqu’un de très modeste malgré sa fonction, vit son orgueil décuplé en se voyant si resplendissant sur le tableau. Sa femme, qui avait toujours apprécié son propre physique, eut soudain le sentiment qu’elle n’était pas aussi belle qu’elle le pensait. Cyprien était représenté dans tout l’épanouissement de son amour pour Elise mais il eut soudain l’impression, en voyant la toile, qu’Elise  avait une certaine indifférence pour lui. La jeune fille se rendit compte, quant à elle, que, sur le portrait, son regard, aussi vivant que nature, semblait aller vers le peintre plutôt que vers son fiancé. Juste à cet instant, le peintre, qui se tenait à leurs côtés, retira ses lunettes et Elise, surprise, vit que, sans elles, il était bel homme.

Les jours suivants, Cyprien ne pouvait s’empêcher d’avoir des doutes sur l’amour d’Elise. Le moindre froncement de sourcils de la jeune fille lui semblait le signe que quelque chose n’allait pas. Ce sentiment s’accentua quand le peintre proposa aux deux fiancés ainsi qu’au roi et à la reine de les peindre séparément. La reine, ne se sentant plus très sûre de son apparence, voulut que son nouveau portrait soit accroché dans son cabinet personnel, où personne d’autre qu’elle ne pourrait le voir. Le roi, quant à lui, l’accrocha dans la salle du trône. Les fiancés mirent leurs portraits dans leur chambre de manière à les surveiller.

Un soir, le prince au comble de la jalousie, se glissa dans la chambre du peintre pour l’espionner. Dissimulé derrière une teinture, il vit Artus, tenant à la main le portrait de la reine qu’il venait d’achever le modifier sous ses yeux grâce aux pouvoirs de la bague. Le peintre posa ensuite le tableau et s’approcha d’un grand miroir qui était suspendu au dessus de sa coiffeuse. Le cadre de cette glace est composé de deux serpents entrelacés dont les yeux, faits d’émeraudes, brillaient d’une inquiétante lumière. Artus mit ses pouces sur les émeraudes et la surface du miroir se troubla. Un visage apparut dedans. Cyprien reconnut avec horreur le visage du dirigeant du pays voisin, Bellicus, qui était l’ennemi juré de son père. Artus l’appela son frère et lui tint ces propos :

-J’ai commencé avec succès à semer la zizanie dans le royaume. Le jour des noces, le chaos sera à son comble. Tiens-toi prêt à attaquer sur mon signal.

          Bellicus éclata d’un rire diabolique et le félicita. Frissonnant d’épouvante, Cyprien attendit longtemps qu’Artus se soit endormi puis il s’empara de la bague et du miroir. De retour dans sa chambre, il jeta la bague au feu. La pierre se fendilla puis se brisa. Aussitôt, les portraits de Cyprien et d’Elise, qui se trouvaient au dessus du lit, se mirent à couler. La peinture glissa sur les murs et les toiles redevinrent vierges.

          Cyprien appuya à son tour sur les deux émeraudes et vit Bellicus dans son lit avec un bonnet ridicule. Il poussa un hurlement effrayant pour le réveiller et lui dit que son sordide complot était mis à jour et que s’il avait l’audace de les attaquer le jour des noces, il serait lamentablement repoussé. Bellicus ne put que bredouiller lamentablement de plates excuses.

          Cyprien, accompagné d’Elise, alla ensuite réveiller ses parents et leur raconta tout ce qui venait de se passer. Le roi et la reine se sentirent tout de suite beaucoup mieux en voyant leurs portraits effacés. Le roi fit aussitôt mettre Artus sous les verrous et il eut un long entretien secret, par l’intermédiaire du miroir, avec Bellicus durant lequel ils mirent à plat tous leurs différends. Une trêve fut votée.

          Le jour du mariage, tout le royaume avait retrouvé sa félicité. Un autre peintre vint proposer ses services mais le roi le congédia gentiment en lui disant qu’il avait compris la leçon : un orgueil mal placé ne peut faire que son propre malheur et celui de son entourage.

 

Un conte de Sandrine et Igor Weislinger

                                                                                                                                                     

 

Publié dans conte merveilleux

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