les arbres amoureux

Publié le par Sandrine et Igor

Il était une fois, tant de saisons que le cours du Loir n’était plus le même, il était une fois un jeune seigneur nommé Philippon vivant au château de Montigny le Gannelon. Durant ses journées, il chassait, pêchait et  gérait paisiblement les terres du domaine.

          Il était toujours accompagné de sa sœur Niette. Il se trouvait qu’ils étaient si heureux tous les deux que Philippon n’imaginait pas qu’il puisse en être autrement un jour.

          Cela se produisit pourtant lorsque Niette fut demandée en mariage par un prince anglais et qu’elle partit pour toujours vivre au pays du brouillard. Dès lors, son frère eut le cafard. Plus rien n’avait de charme sans le rire cristallin de sa sœur. Seul son chien, un épagneul breton blanc et roux, persuadait Philippon de sortir. Il aboyait jusqu’à ce que son maître sorte de la morne rêverie dans laquelle il était plongé et se décide à l’accompagner.

          Un jour, il se promenait au bord du Loir, comme à l’accoutumée, quand l’épagneul poursuivit son chemin sans écouter les injonctions de Philippon qui le pressait de revenir à ses côtés. Guidé par l’animal, le jeune homme se retrouva dans les festivités d’un pique-nique au bord de l’eau.

          Tout de suite, le nouveau venu fut convié à partager le festin. Le buffet exquis et les belles toilettes de ceux qui étaient assis sur l’herbe lui firent comprendre qu’il était face à des personnes de même condition que lui. Sa bonhommie, sa curiosité, son envie de plaire revinrent le temps du repas.

          Assisse entre deux arbres entrelacés, une jeune fille, de dos avec une ombrelle, se régalait avec des fraises. Etant à l’écart des convives, Philippon la rejoignit. Lorsqu’elle tourna la tête au bruissement de ses pas sur les feuilles, il vit qu’elle était très belle et qu’elle ressemblait étonnement à sa sœur.

          Leur conversation s’anima, ils se découvrirent les mêmes passions. Dans un bout de bois creusé par ses soins, Philippon lui joua un air, et tous deux, les joues rosies et le sourire aux lèvres, ils écrivirent une chanson pour qu’ils n’oublient jamais cet instant. La jeune fille, avant de le quitter, grava, à l’aide d’un couteau, sur les arbres amoureux leurs initiales : P pour Priscilla et P pour Philippon ainsi qu’un demi-cœur comme point d’interrogation.

          Quand il revint au château, le soleil déclinait sur la rivière, laissant des traînées dorées au fil de l’eau. Sa joie déclinait aussi mais son désir ardent de la revoir lui avait redonné goût à la vie.

          Toute la nuit, il ne put dormir tant il pensait à elle. Il écoutait le bruit de la pluie incessante qui tambourinait sur ses vitres.

          Au matin, le ciel était encore chargé, Philippon avait réfléchi toute la nuit. Priscilla serait son épouse, le demi-cœur sur les arbres trouverait sa moitié. Il chaussa ses bottes, sella son cheval blanc, et  se mit en route pour Châteaudun où habitait sa bien aimée.

          A peine eut-il descendu la colline, Philippon s’aperçut que le pont avait été emporté par la crue. Il décida donc de longer le village troglodyte jusqu’au prochain pont. En cours de route, l’orage reprit, redoublant de violence. Trempé jusqu’aux os, il se mit à l’abri sous la voûte d’une grotte appelée pétrifiante, avec son cheval.

          Par un éclair éblouissant, son cheval décampa, le laissant ainsi seul dans le noir. Le temps passait mais la pluie ne diminuait pas. Impossible d’avancer à pied, Philippon s’assoupit sans s’en rendre compte, exténué, sur une pierre. Son rêve fut des plus agités. Priscilla lui tendait les bras mais il ne pouvait l’atteindre, il la voyait disparaître dans les flots, hurlant comme une chauve-souris.

          Avant qu’il ouvre les yeux, son ouïe fut réveillée par un grognement. Il se tint immobile sans un bruit et souleva ses paupières. Une odeur fétide lui fit pincer les narines. A mesure qu’il ouvrait les yeux, il découvrit, au milieu d’un tas de pierres rutilantes, les pieds énormes et grisâtres d’un être qu’il supposa être un troll. Tout de suite, sa raison lui fit penser aux conseils de sa grand-mère.

-Mon enfant, ne regarde jamais un troll dans les yeux, tu serais changé en pierre. Le seul moyen de tuer ces horribles créatures est de leur enfoncer une épée en plein cœur.

          Philippon, resté de marbre, réalisa qu’il possédait toujours son épée. D’un geste prompt et d’une agilité sans pareille, l’arme se planta au beau milieu de la poitrine du troll qui poussa un cri abominable qui ébranla toute la montagne.

          A l’aide du fourreau de son épée, il s’empara de quelques pierres, les plus précieuses, et s’enfuit en courant. A la sortie de la grotte, son cheval blanc, apaisé, l’accueillit. Le soleil brillait. Il lui restait encore beaucoup de chemin à parcourir et, au pont suivant qu’il put franchir sans incident, une odeur de pain chaud lui chatouilla les narines.

          Sa mésaventure lui avait ouvert l’appétit. A l’orée de la forêt, tout au bord de l’eau, se trouvait une charmante chaumière, d’où venait ce doux parfum. Par l’odeur alléché, il frappa à la porte. Personne ne répondit. Il ouvrit quand même. Sur la table, le pain encore fumant ne demandait qu’à être mangé, il ne put y résister. Il mangea toute la miche.

          Au bruit de pas dans l’escalier, il se retourna et découvrit une femme plus belle que toutes celles qu’il n’avait jamais vues. En un éclair, il oublia Priscilla. Après présentations, il l’invita à faire un tour sur son cheval. Alors qu’il franchissait le pont, Philippon, regardant le Loir, vit apparaître le vrai visage de la femme sur l’eau. C’était une horrible sorcière édentée, aux cheveux en bataille et à la peau purulente. Il cabra son cheval, la sorcière tomba dans l’eau avec un grand cri. Le sort jeté par le pain enchanté se dissipa, la chaumière s’écroula et Philippon, partant au triple galop, abandonna la malfaisante créature enlisée dans la vase.

          Encore une fois, après quelques foulées, sa course se vit stoppée. Une dizaine de brigands, armés d’arcs et d’épées lui demandèrent sa bourse. Philippon les supplia de ne pas le dévaliser, son amour était en jeu, il lui fallait un présent pour le père de sa belle. Il invita les chenapans en échange de sa liberté à piller la caverne du troll qu’il venait de tuer, les pierres qu’il avait prouvant ses dires. Leur chef envoya deux de ses hommes vérifier les dires de Philippon, ils revinrent les poches pleines, le jeune seigneur fut libéré sous les hourras des hommes des bois.

          Jusqu’au château de sa bien-aimée, il ne fit plus le moindre arrêt. Déposant au pied du père de Priscilla son butin en cadeau, il demanda la main de sa fille que le châtelain, charmé, lui accorda sans tergiverser. Le banquet de noces eut lieu à l’endroit même où les jeunes gens s’étaient rencontrés pour la première fois. Le cœur sur l’écorce se retrouva entier et, aujourd’hui, entre Montigny le Gannelon et Châteaudun, ce n’est que liesse et réjouissances perpétuelles.

Publié dans conte merveilleux

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