Les deux châteaux

Publié le par Sandrine et Igor

Dans un pays lointain, que nous ne saurions vous situer car il n’est sur aucune carte de géographie, la mer séparait la terre. Deux falaises se dressaient face à face, surmontées de deux châteaux exceptionnels.

Celui de droite avait un corps de bâtiment arrondi, ses tourelles étaient en forme de boules, les balcons étaient en arc de cercle et même les innombrables cheminées étaient circulaires. Hormis les vitraux des fenêtres, qui étaient de couleur, et les fleurs, qui ornaient les façades, tout était d’une belle pierre immaculée qui éblouissait au soleil. Des colombes roucoulaient dans les jardins mêlant leurs gazouillis aux cris des mouettes et des cygnes évoluaient dans de magnifiques bassins ovales, surplombés de jets d’eau.

Le château de gauche était tout à l’inverse rectangulaire, aux arêtes tranchantes et aux tours pointues. Il s’élevait, construit en pierre volcanique, avec ses balcons d’ébène tel un édifice noir et menaçant autour duquel tournoyaient nuit et jour des hordes de corbeaux et de corneilles. Tous ces oiseaux attaquaient en permanence les splendides cerisiers de la cour du château, jetant des noyaux sur la tête des habitants et laissant des traces rouges, comme sanglantes, partout. Le vacarme était insupportable aussi le roi Aderech, qui habitait ce château, était-il continuellement de très mauvaise humeur. Il aimait beaucoup ses cerisiers et refusait de s’en défaire malgré les supplications de ses courtisans.

Il y a longtemps de cela, pourtant, avant l’arrivée des oiseaux malfaisants, les deux châteaux étaient réunis par une passerelle et les deux frères qui les gouvernaient s’entendaient à la perfection. Les deux fiefs dominant la mer n’étaient alors pas si imposants.

Une nuit, alors que la passerelle avait déjà été endommagée dans la journée par le passage d’un troupeau d’éléphants qui portaient des poutres pur agrandir le château blanc, une tempête effroyable survint, qui fit trembler les falaises. Des blocs de rochers tombèrent sur la passerelle et la firent s’écrouler. Au matin, les deux châteaux étaient séparés, irrévocablement. Les rois ne pouvaient plus communiquer que par porte-voix du haut de leurs tours ce qui aggrava les malentendus entre eux car ils s’entendaient très mal. Ils s’envoyaient également de longs courriers en les catapultant d’un château à l’autre.

Isker et Aderech, à mesure que grandissait leur rivalité, avaient apporté des ailes supplémentaires et des étages supérieurs à leurs demeures, jouant à celui qui aurait le plus beau et le plus imposant des châteaux. Les deux étaient des chefs d’œuvres, chacun dans leur genre, aussi n’étaient-ils jamais départagés.

Chaque roi avait quinze magiciens à son service mais cela suffisait à peine à satisfaire les extravagances des deux frères. Un jour, les sorciers en eurent assez et ils se réunirent tous les trente dans le plus grand secret dans le creux de la falaise.  Il y avait une grotte géante sous l’un des récifs qui était leur repère secret depuis des lustres. Ils y descendaient à l’aide de cordes. Les plus vieux d’entre eux se souvinrent avec nostalgie de l’époque où le vieux roi Théodore, qui était sage et bon, régnait. Les deux royaumes, n’en formaient alors qu’un seul mais le roi étant mort sans désigner son successeur, ses deux fils s’étaient partagés son territoire, ne pouvant se résoudre ni l’un ni l’autre à céder le trône à l’autre. L’égoïsme de ces deux majestés nuisait à tout le pays qui était las de la tension permanente entre les deux fiefs. En outre, les habitants des deux contrées commençaient à se comprendre de moins en moins car chaque roi avait cru bon de créer progressivement un langage propre à son pays.

Les magiciens décidèrent de se mettre en grève, de partir en vacances pour un mois car leurs souverains respectifs ne leur avaient pas accordé de congés depuis deux ans, date à laquelle le pont avait été détruit. Ils en avaient assez aussi de leurs uniformes stupides, les uns, tout en blanc, qui ne pouvaient faire un pas sans se salir, les autres, tout en noir, qui se heurtaient la nuit sans se voir. Ils pensaient qu’une étrange malédiction régnait sur leur pays car les corbeaux et les corneilles avaient fait leur apparition en si grand nombre à la mort du roi Théodore.

Ils allaient mettre fin à la réunion quand une fée-papillon survint, toute luminescente, demander la parole.

-Je sais que le roi Théodore a écrit un testament, dit-elle. J’étais perchée à la fenêtre de sa chambre le jour de sa mort, je l’ai vu l’écrire et le confier à un serviteur. Il a laissé une énigme dans sa table de chevet qui permet de trouver l’endroit où sont dissimulées ses dernières volontés.

-Pourquoi viens-tu nous le dire maintenant ?

-Je pensais que les deux rois se réconcilieraient. Nous l’espérions tous car nous savons qu’ils ont de bonnes âmes au fond mais leur orgueil les empêche de trouver le chemin du pardon et de la paix. Toute la nature en pâtit, les fées aussi, il faut faire vite.

          Les magiciens décidèrent que l’un d’entre eux irait chercher l’indice dans la table de chevet, qu’il le garderait en permanence sur lui, qu’il en ferait deux copies qu’il déposerait pendant la nuit au chevet de chaque roi. Les deux frères se réveilleraient le lendemain matin, leurs châteaux déserts, avec ce simple morceau de papier à leurs côtés.

          Isker et Aderech comprirent vite en lisant le papier à leur réveil que le testament devait se trouver dans le tronc du plus vieux cerisier du royaume. Ils s’y précipitèrent de concert. Aderech arriva le premier et se rendit compte que le testament ne résolvait rien car leur père souhaitait qu’ils gouvernent ensemble le pays. Il annonça la nouvelle à son frère par porte-voix et lui proposa une tentative de réconciliation. Chaque roi était soulagé dans le secret de son cœur que le testament puisse être prétexte à leur réunion. Ils en parlaient ensemble au pied du vieux cerisier, reconnaissant qu’ils s’étaient montrés trop égoïstes et en devaient s’en prendre qu’à eux-mêmes de l’abandon de leurs sujets quand une ombre passa au-dessus d’eux et atterrit dans la cour.

          C’était le sorcier Georgus que le roi Théodore avait chassé du royaume il y a vingt and de cela. Tout le monde le croyait mort mais il était resté terré sous terre, préparant sa vengeance et son retour éclatant. Il révéla aux deux frères qu’il était le responsable de la tempête qui avait détruit la passerelle, séparant ainsi les deux royaumes, que les corbeaux et les corneilles étaient également son fait et les éléphants, ses créatures, qu’il pouvait rendre enragées à tout moment. Il dit aux rois qu’il leur donnait vingt-quatre heures pour lui remettre tous leurs pouvoirs faute de quoi il détruirait les deux royaumes par une pluie de lave volcanique. Ceci dit, il disparut dans un éclair de fumée, empestant le souffre.

          Les deux frères se concertèrent et se souvinrent qu’avant de mourir, leur père leur avait remis son amulette magique qui, s’ils étaient capables de se mettre d’accord sur ce qu’ils désiraient, pouvait accomplir leur volonté. Les deux rois n’avaient jamais pu l’utiliser jusqu’ici car leurs souhaits n’étaient jamais les mêmes mais, cette fois-ci, ils tombèrent d’accord sur le fait qu’il leur fallait faire revenir les trente magiciens. Ils posèrent tous deux en même temps leurs deux mains sur l’amulette et souhaitèrent au même instant le retour de leur protecteur. Dans un éclair bleu éblouissant, le bijou s’illumina. La lumière aveugla les corbeaux et les corneilles qui s’enfuirent à titre d’aile et ne revinrent jamais. Les trente sorciers furent de retour dès le lendemain et tuèrent Georgus en unissant leurs pouvoirs. Ils consentirent à reconstruire la passerelle et à désensorceler les éléphants à condition que les deux rois promettent de ne plus jamais se disputer et de ne plus jamais rien faire au détriment du royaume.

-Alors, il nous faudrait des épouses, dit le roi Aderech, car nous avons besoin d’être aidés dans notre tâche.

-Cela me semble une excellente idée, approuva son frère.

          Ils passèrent chacun un annonce dans le journal inter-royaume. Leurs prétentions firent beaucoup rire tout le pays. Le roi Adarech cherchait une épouse douce comme le miel, active comme une abeille et aimant aussi passionnément les cerises que lui. Le roi Isker voulait une femme à la peau blanche comme la neige, sentant bon le muguet, aimant les éléphants et les meringues.

Un temps s’écoula avant que des candidates se présentent. La passerelle fut reconstruite ornée d’arceaux de fleurs, du lierre poussait le long de la balustrade et un langage commun fut retrouvé pour les deux royaumes. Le défilé des candidates commença. Celles qui étaient refusées d’un côté allaient souvent de l’autre mais, par fierté, aucun roi ne voulait d’une prétendante que son frère avait refusé même si elle lui semblait agréable.

Un jour vinrent deux sœurs jumelles qui étaient exactement telles qu’ils le souhaitaient et ils en tombèrent amoureux aussitôt. Ils en épousèrent une chacun le même jour et furent dans la plus grande félicité qu’ils aient jamais connu. Leur seule rivalité s’exerça désormais gentiment quand aux qualités respectives de leurs enfants. Ce fut à qui en aurait un le premier puis lequel de ces enfants serait le plus brillant. Heureusement, leur progéniture fut plus sage qu’eux. Le fils d’Isker tomba amoureux de la fille d’Adarech et les deux royaumes purent être réunis dans la liesse la plus totale.

 

Un conte de Sandrine et Igor Weislinger

 

Publié dans conte merveilleux

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