Les raisins du ciel

Publié le par Sandrine et Igor

Deux frères jumeaux  vivaient dans un moulin au bord d’une petite rivière.

Un jour, leur père les envoya chercher du grain dans une ferme, située à une heure de route. Il y avait deux chemins pour s’y rendre, le chemin du coteau et celui de la vallée. Ils tirèrent à la courte paille et chacun prit un chemin différent. Gaston prit la route du coteau. C’était un brave garçon, toujours de bonne humeur et toujours content de rendre service. Il se mit en route en sifflotant et, comme il marchait d’un bon pas, sans écouter la fatigue, il arriva avant son frère et prit l’un des deux sacs de grain.

Sur le chemin du retour, il rencontra un grand corbeau, qui l’interpella du haut d’une branche :

-Eh, toi que voilà, que transportes-tu dans ton sac ?                 

-Du grain pour le moudre au moulin de mon père.

-J’ai bien faim, dit le corbeau, et si tu me donnes la moitié de ce grain, tu auras le présent le plus extraordinaire qui soit. Je t’offrirais un grain de raisin qui te fera rejoindre le ciel.

-Que veux-tu dire ? dit le garçon.

-Haha ! Plante-le et tu verras bien. C’est à prendre ou à laisser.

-Je prends, dit Gaston.

          Il s’en retourna chez lui avec la moitié du grain et sa graine magique. A son retour, toute sa famille se moqua de lui et il s’en fut, bien penaud, lorsque tout le monde fut couché, planter son grain au bord de la rivière.

          Le lendemain, lorsqu’il se réveilla, une ombre bouchait la vue à sa fenêtre. C’était la vigne qui avait poussé en une nuit. Gaston n’eut qu’à tendre la main pour cueillir le raisin blanc. C’était le meilleur qu’il ait mangé de sa vie. Il décida de grimper en haut de la vigne pour voir le ciel que le corbeau lui avait promis.

          Il monta pendant des heures sans se lasser, faisant des haltes et se rassasiant grâce aux raisins. Enfin, il prit pied sur un immense nuage. Il vit une très belle maison avec des fenêtres aux vitraux de toutes les couleurs. L’une d’elles était entrouverte et il s’en échappait un chant joyeux.

          Gaston s’approcha et dit :

-Bonjour là-dedans ! Pourquoi êtes-vous si gaie ?

          Une jolie jeune fille était là, qui remplissait un immense panier sans fond de flocons de neige qu’elle fait sortir de ses mains.

-Je fais tomber de la neige sur les montagnes pour les rendre plus belles que jamais. Je suis mademoiselle Neige.

-Cela me paraît amusant, dit Gaston. J’aimerais bien essayer.

          Il se pencha avec elle au dessus du panier et il vit avec émerveillement la crête des montagnes.

-Je me déplace avec mon nuage de sommet en sommet, expliqua la jeune fille, pour répandre de la neige partout où il est utile qu’il en tombe.

          Elle toucha la main du jeune homme et lui aussi put à son tour faire neiger. Il resta avec elle toute la matinée puis, reprenant le sens des réalités, il redescendit de la vigne en promettant de revenir la voir bientôt.

          A son retour, son frère, jaloux, lui demanda où il était passé et, sans méfiance, son aîné lui raconta ce qui lui était arrivé.

Cet après-midi là, les deux frères devaient retourner chercher du grain à la ferme. Gaspard insista pour que ce soit lui, cette fois, qui prenne le chemin du coteau. Gaston, qui avait bon cœur, accepta pour lui faire plaisir.

          Sur le chemin du retour, Gaspard rencontra le corbeau.

          Celui-ci lui demanda :

-Eh, toi que voilà, que transportes-tu dans ton sac ?

-Cela ne te regarde pas, dit Gaspard, indigné par sa curiosité.

-Ne serait-ce pas du bon grain que tu conduis à moudre au moulin ? interrogea de nouveau le corbeau. Si tu m’en donnes la moitié, je te donnerai un grain de raisin magique comme ton frère.

-Je veux bien ton grain, dit Gaspard, mais pour un quart du blé à moudre seulement.

-Alors ton chemin vers le ciel sera plus difficile, dit le corbeau, qui accepta tout de même le marché.

          Gaspard ne dit rien en rentrant de ce qui lui était arrivé mais, à la nuit tombée, il planta aussi son grain de l’autre côté de la rivière.

Au matin, une vigne avait poussé mais elle était moitié moins belle que celle qui lui faisait face et le raisin moitié moins bon. Gaspard eut deux fois plus de mal à gravir la plante que son frère en avait eu le jour précédent car l’arbre paraissait bancal et noueux. Enfin, il arriva sur un nuage qui était aussi gris qu’était blanc celui où son frère avait pris pied la veille. Il vit une chaumière délabrée au toit percé et aux fenêtres cassées et poussiéreuses. Par une des ouvertures du rez-de-chaussée, il entendit une voix qui gémissait :

-Quel ennui de faire toujours la même chose !

          Il se pencha à la fenêtre et vit une jeune fille sale et en haillons, courbée sur un panier d’osier dans lequel elle faisait pleuvoir.

-Comme c’est étrange ce que vous faîtes, lui dit-il. J’aimerais bien essayer.

          Cela dérida un peu la jeune fille.

-Enfin une visite, dit-elle. Cela fait si longtemps que je n’en n’ai pas eu d’autre que celui de ma sœur, la Neige, ou de mon père, le vent du Nord. Venez voir, c’est facile.

          Le jeune homme se pencha au dessus du panier. Il vit que la jeune fille s’apprêtait à faire pleuvoir des tornades d’eau sur le moulin de son père. Horrifié, il la persuada de faire pleuvoir sur la rivière et la forêt avoisinante plutôt que là. Aussitôt qu’il eut dit ces mots, la jeune fille sourit et elle parut beaucoup plus jolie.

-Quelle belle pensée ! dit-elle. Cela me donne envie de me reposer de mon travail et de faire un peu de ménage.

          Gaspard s’empressa de l’aider, il changea les carreaux cassés des fenêtres et répara la fuite au toit. Lorsqu’ils eurent fini de remettre la maison en état, un rayon de soleil vint éclairer toute la pièce.

-Quel bonheur ! s’écria la jeune fille. Cela faisait des années que ma mère, la Joie, n’était pas venue me rendre visite.

          Le jeune homme les laissa à leurs retrouvailles familiales et redescendit beaucoup plus facilement qu’il était monté car, chaque fois qu’il avait accompli une bonne action en aidant la jeune fille, le pied de vigne s’était raffermi et dénoué. La plante donnait maintenant un excellent raisin rouge, aussi bon que la vigne d’en face.

          Le soleil éclairait les deux vignes. Le meunier qui avait moulu tout le grain proposa à ses fils de faire du vin avec les deux raisins. Les frères crièrent à leurs amies là-haut de secouer les vignes géantes en même temps qu’eux pour que tout le raisin tombe. C’est ce qui se produisit mais cela déséquilibra les nuages et les deux maisons des deux sœurs tombèrent aussi sur le raisin dont elles firent ainsi couler tout le jus que le meunier n’eut que le temps de recueillir dans des bassines géantes.

          Les deux filles s’installèrent dans la prairie près de la chaumière du meunier et de son moulin. Les deux frères, tout contents, en épousèrent chacun une et vécurent très heureux avec elles, les aidant tantôt à faire pleuvoir et neiger, secourant leur père au moulin, leurs épouses faisant du pain et des gâteaux avec la farine et produisant le meilleur raisin de la région grâce à leurs vignes splendides.

          Le corbeau et sa famille viennent quand ils le souhaitent manger tout le grain qui leur sied. C’est bien le moins qu’ils leur doivent.


 Un conte de Sandrine Liochon

 

Publié dans conte merveilleux

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article