L'homme qui appelait au secours et que personne n'entendait

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Il était une fois un jeune bourgeois qui venait d’hériter de la fortune de ses parents et s’ennuyait à mourir avec tout son argent.

 

            Un soir où, comme à l’accoutumée, il se morfondait dans la bibliothèque, il eut l’idée d’aller explorer sa cave. Celle-ci faisait partie d’un vaste réseau souterrain dont nul à sa connaissance n’avait idée d’où il commençait ni d’où il finissait.

            Toby prit donc quelques bougies, une boîte d’allumettes, un en cas qu’il fourra dans la poche de sa veste et il descendit le vieil  escalier de pierre récoltant au passage maintes toiles d’araignée. Il commença son exploration un peu au hasard marquant d’un trait de craie le chemin qu’il empruntait à chaque croisement. Le souterrain devenait de plus en plus humide. Toby avait à présent les pieds dans l’eau de sorte qu’il ne vit pas une aspérité du sol et perdit l’équilibre. Il se raccrocha au mur mais, la pierre, fragilisée par l’humidité, s’effrita sur toute la longueur. Une pierre de la voûte tomba puis une autre. La bougie de Toby s’était éteinte et il courait droit devant lui dans le noir sans savoir où il allait. Enfin, après un temps qui lui parut une éternité, l’éboulement cessa. Il fouilla dans sa poche et alluma une autre bougie. Il vit alors qu’il se trouvait dans une grande salle arrondie très haute de plafond et dont la seule issue semblait être le chemin par lequel il était arrivé.

           

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Toby se résigna donc à faire demi-tour mais, au bout de quelques mètres, il se rendit compte que le passage était à présent complètement obstrué par l’éboulement. Certains rochers étaient si gros qu’il n’était pas en mesure de les déplacer lui-même. Il dut donc retourner dans la grande salle qu’il se mit à explorer minutieusement. Il allait se laisser aller au désespoir lorsqu’il remarqua un soupirail métallique à l’un des angles du plafond. Il se souvint avoir vu un soupirail semblable dans sa cave pour faciliter l’écoulement des eaux. Il se posta dessous à l’écoute prêt à crier s’il entendait le moindre bruit au dessus de sa tête. Mais, en consultant sa montre, il s’aperçut qu’il était deux heures du matin et qu’il était peu probable que quelqu’un descende à cette heure. Il mangea donc une partie de son en cas, souffla sa bougie  et, comme ces aventures l’avaient fort épuisé, il sombra rapidement dans le sommeil.

 

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            Une faible lueur venant du soupirail l’éveilla. Il alluma sa bougie et, à présent qu’il voyait un peu plus clair que dans la nuit, il constata qu’il était couché sur une fine couche de poussière blanche qui était non de la craie mais de la farine.

-Au moins, je ne risque pas de mourir tout à fait de faim, se dit-il. Je dois être sous la cave du boulanger.


           Ledit boulanger avait trois filles.

          Le matin,l’aînée, Adréane, descendit à la cave chercher de la farine. Toby cria à s’en casser la voix mais la fille remonta en disant à son père:

-Il doit y avoir quelque oiseau dans le conduit de la cheminée. J’ai entendu des plaintes qui semblaient sortir de là.

-Pas le temps de m’en occuper, dit le père.

            Le midi, la seconde fille, Julianne, descendit à son tour à la cave. Toby cria mais moins fort que la fois précédente car il avait la voix fatiguée et la fille remonta en disant à son père:

-Il doit y avoir quelque souris qui s’agite derrière les sacs. Il m’a semblé entendre quelque couine

ments.

-Mets Mistigri à la cave, il nous en débarrassera vite fait.

            Le soir venu, la fille cadette, Diane, descendit à la cave, le chat sur ses talons. Toby cria. Elle entendit quelque chose qui lui sembla être ni couinements ni gémissements et en chercha l’origine. Le chat la mit sur la voie en marchant sur le soupirail.


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Elle éclaira là avec sa bougie pour voir ce qu’il y avait en dessous et vit le prisonnier. Elle  tira et tira encore sur le soupirail jusqu’à en avoir les mains en sang car il était bien fixé à la pierre mais elle parvint à l’ôter.


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Puis elle alla chercher son père qui prit une corde et hissa le captif à l’aide de l’apprenti boulanger. Remontés avec eux dans la boulangerie, Toby dit à son sauveur:

-J’épouserai celle de vos trois filles qui a su entendre mon appel.

            Comme le jeune homme était beau et riche, l’aînée s’écria:

-C’est moi.

            La seconde fille rétorqua:

-Non, c’est moi.

            La cadette ne disait rien mais Toby vit ses mains ensanglantées et, les prenant délicatement dans les siennes, dit:

-Non, c’est elle, ma fiancée.

 

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Dès lors, le jeune homme ne connut plus jamais l’ennui et il coula des jours heureux avec son épouse et les enfants qu’elle lui donna.

 

Sandrine Liochon

 

 

illustrations de Michel Lascault