Sacrée bicoque

Sur le toit d’une maison vivait une cigogne qui attendait le jour rêvé.

Dans une chaumière reculée, si vieille qu’elle tenait à peine debout, où des bassines palliaient aux fuites d’eau, vivait une jeune fille prénommée Capucine.

            Elle paraissait plus sérieuse que son âge, de petite taille et portait des lorgnons pour voir de près.

            Sa maison était dans une clairière, au cœur d’une forêt si épaisse que personne ne lui rendait visite. Elle en était triste, elle qui désirait rencontrer l’amour à travers un musicien, un poète ou un troubadour.

 

            Un jour, pourtant, alors qu’elle préparait le dîner, un animal se coula par la fenêtre entrebâillée de sa cuisine. C’était un singe, le premier de sa vie qu’elle voyait de si près.

            Il s’empara d’une banane sur la table et se mit à l’éplucher en la regardant. Stupéfaite mais heureuse de sa présence, elle lui adressa la parole :

-Qui es-tu ? D’où viens-tu, petit animal velu ?

            C’est alors qu’un perroquet entra par la fenêtre.

-Sacrée bicoque ! Sacrée bicoque ! dit le perroquet.

            Toc ! Toc ! Toc !

            Capucine, interloquée, alla ouvrir la porte. Elle se trouva face à un énergumène. Malgré sa retenue, elle ne put s’empêcher de rire. L’homme portait des moustaches en tire-bouchon, un chapeau troué avec une fleur, une guitare en bandoulière, un nœud papillon sur une chemise entrouverte, de grandes chaussures comme celles d’un clown et un pantalon bouffant multicolore.

- Permettez-moi de m’excuser de mon singe. Il est parfois un peu envahissant et les bananes…

-Oui, j’ai vu, ne vous en faîtes pas. A qui aie-je l’honneur ?

            Il retira son chapeau. Une touffe énorme et hirsute de cheveux apparut.

-Je suis le prince du château de Domfront. Appelez-moi Gaspard.

            Il fit une petite révérence bien que la tenue de celle qui lui faisait face semblait des plus misérables. Elle portait une robe fanée avec des accrocs, des sabots et un foulard couvrait ses cheveux de sorte que l’on n’en voyait pas la couleur.

-Quel accoutrement bizarre mais sympathique pour un homme de votre rang ! lui dit-elle. Entrez donc. J’étais en train de préparer le dîner. Peut-être vos amis et vous aimeriez partager mon repas ?

-Nous acceptons votre invitation avec plaisir, dit le prince. Votre maison est très accueillante. Malgré son délabrement, elle a quelque chose de féerique. Il y règne une belle lumière et une douce chaleur.

-Merci beaucoup, mon chat qui est allongé sur vos pieds y contribue. D’où venez-vous ?

-Nous nous sommes perdus dans la forêt et nous n’avons rien mangé depuis notre départ. Nous avons été l’objet d’une étrange aventure. Alors que nous étions dans les parages, un renard a attaqué mon singe et l’a cruellement mordu. Mon perroquet a pincé le renard à son tour et moi-même, j’ai essayé de l’assommer avec un bâton. Mes animaux se sont enfuis à la poursuite du renard et je les avais perdus.

-C’est étrange, cet animal rôde dans les parages depuis que ma marraine a disparu sans explication. Asseyez vous et ne faîtes pas attention au désordre. J’en aie pour une minute.

            Tandis qu’elle disparaissait dans la cuisine, le prince regarda autour de lui en égrenant quelques notes sur sa guitare. Il vit un vieux piano plein de poussière et recouvert de livres. Il s’en approcha et le débarrassa. Mais, dès qu’il eut posé ses mains sur le clavier, une touche sauta avec un grincement sinistre. Il se hâta de la remettre et de refermer l’instrument comme si de rien n’était.

            Le perroquet éternua à cause de la poussière et cria :

-Sacrée bicoque ! Sacrée bicoque !

            Le prince frissonna et, trouvant qu’il faisait un peu froid, décida d’allumer un feu de cheminée. Bien mal lui en prit, sitôt le feu parti, la pièce fut enfumée.

-Sacrée bicoque ! Sacrée bicoque ! cria de nouveau le perroquet en secouant ses plumes noircies.

            Le prince demanda à son singe de l’aider à ouvrir toutes les fenêtres. Certaines se brisèrent et d’autres lui restèrent la poignée entre les mains. Le singe essaya de tirer les rideaux pour cacher les dégâts.

            La cigogne, sentant son derrière chauffer, s’envola et vint se poser sur le bord de la fenêtre. Elle vit le singe et lui envoya un coup de bec sur le bras pour attirer son attention. Les deux tinrent un dialogue derrière le rideau.

            Le jeune homme se sentait affreusement embarrassé quand la jeune fille entra, une soupière fumante à la main. 

-C’est gentil d’avoir essayé de faire du feu mais il y a un nid de cigognes sur ma cheminée et je ne veux pas les embêter alors j’attends qu’elles migrent pour me servir de mon foyer. Ne vous inquiétez pas pour le piano, je n’ai jamais eu les moyens de le faire réparer et les fenêtres non plus. Ouvrez donc ces rideaux, on n’y voit goutte.

-Je suis confus tout de même. Je voulais bien faire, dit Gaspard en ouvrant le rideau.

            La cigogne s’envola. Le singe alla parler au perroquet.

-Prenez place à table, la soupe est prête, dit la jeune fille. Au fait, je crois que je ne me suis pas présentée, je m’appelle Capucine.

            Pendant le repas qui fut délicieux, le prince apprit l’isolement de la jeune fille et son désir de rencontrer l’amour.  Il la trouva très intelligente pour quelqu’un qui vivait si à l’écart des réalités de la vie. Ses goûts prononcés pour la nature, la lecture et la musique le ravirent. Elle aimait tant de choses qu’il aimait aussi qu’il lui proposa pour lui être agréable et la dédommager de l’inviter au grand bal masqué qui devait avoir lieu la semaine prochaine pour son anniversaire.

            Elle se sentit intimidée mais très tentée car elle en avait assez de ne parler à personne d’autre qu’à son chat. Le jeune homme lui plaisait par sa bizarrerie et sa simplicité. Elle retira son lorgnon dans un désir inconscient de lui plaire. Aussitôt, le singe s’en empara discrètement. La jeune fille ne vit rien. Elle pensait que, si le reste de la cour était comme lui, elle s’amuserait certainement.

            La nuit, elle rêva d’un bal costumé des plus insolites. Même son chat y participait et dansait avec le singe. Elle se réveilla, toute souriante et pleine de gaîté.

            Les jours s’envolèrent. Celui du bal arriva bien plus vite qu’elle ne l’avait prévu. Elle avait préparé pour l’occasion, avec le peu de moyens qu’elle avait, une robe cousue avec une ancienne paire de rideaux qu’elle avait trouvé dans le grenier, un chapeau de paille recouvert des plus belles fleurs de la forêt et des chaussons qu’elle avait brodé elle-même. Sa chevelure fraîchement lavée étincelait de mille feux et son air aimable et souriant attira sur elle tous les regards quand elle entra dans la salle de bal du château.

            La reine dit :

-Quelle charmante tenue ! Vous incarnez à vous seule le printemps ! Mais je n’ai pas l’honneur de vous connaître. Qui êtes vous donc ?

-Sacrée bicoque ! Sacrée bicoque, c’est elle ! dit le perroquet en se posant sur son épaule.

            Quand au singe, il avait déjà trouvé dans la poche de la jeune fille la banane qu’elle avait amenée pour lui.

-Ah, je vois, notre fils m’a beaucoup parlé de vous.

            Capucine en rougit.

-Allez danser avec les autres, mon enfant.

            Capucine fit une révérence et suivit le singe qui la tirait par la main. Le petit animal l’amena jusqu’au prince mais ils ne se reconnurent pas. Sur l’insistance de sa mère, Gaspard avait rasé ses moustaches et il était tout autre dans son costume princier. Il avait vu Capucine que dans l’obscurité de la maisonnette et, sans ses lunettes, elle était resplendissante.

            Ils se mirent à danser ensemble et leurs pas s’accordaient à merveille au point qu’ils n’osaient dire mot pour ne pas troubler cette harmonie. Mais Capucine s’éclipsa tôt, avant qu’il ait pu lui demander son nom, car elle voulait rentrer avant la nuit tombée pour retrouver son chemin dans la forêt.

            Après le bal, le prince ne pensa plus qu’à elle. Il ne lui restait que le ruban de ses cheveux que le singe avait dérobé et il le pressait contre son cœur en se demandant comment retrouver la jeune fille.

            Son perroquet était anormalement agité et n’arrêtait pas de se percher sur son épaule pour lui crier à l’oreille :

-Sacrée bicoque ! Sacrée bicoque !

            Agacé, le prince finit par lui dire qu’ils allaient rendre visite à la jeune fille. Il retrouva la maison dans la forêt grâce au singe qui avait un sens de l’orientation extraordinaire.

            Lorsqu’il vit la chaumière, elle était en grand bouleversement. Même le singe se grattait la tête en se demandant ce qui se passait. Toutes les fenêtres avaient été changées, elles étaient ouvertes et une poussière énorme en sortait sous l’action d’une bonne grosse dame et d’une personne penchée sur son balai.

-Elle a du déménager, dit le prince, s’apprêtant à faire demi tour.

            Mais le perroquet lui pinça la joue d’un coup de bec. Il s’envola vers l’intérieur, tenant le ruban entre ses griffes. Il se posa sur la tête de la balayeuse et y mit le ruban. La jeune fille se retourna et le noua dans ses cheveux.

Gaspard reconnut alors qu’elle était la jeune fille du bal et aussi Capucine, celle qui l’avait reçu ici la première fois qu’il était venu.

Il frappa à la porte. La grosse dame vint lui ouvrir.

-Vous êtes le prince ? demanda t’elle. Nous vous attendions.

-Oui, dit le jeune homme, surpris. Et vous-même, qui êtes vous ?

-Je suis madame Arc-en-ciel, la marraine de Capucine. Votre singe et votre perroquet m’ont délivré du mauvais sort qui m’avait été jeté. Une méchante confrère m’avait changé en cigogne. J’étais condamnée à demeurer en cet état jusqu’à ce que quelqu’un me vienne en aide en me rendant mon lorgnon magique. La sorcière s’est déguisée en renard pour  vous attaquer afin que vous n’approchiez  pas de la maison mais votre singe et votre perroquet ont su déjouer ses mauvais tours. Ma science animalière étant limitée au langage des singes, si le vôtre n’était pas venu, j’aurais pu rester longtemps dans cet état. Avec ma magie, j’aide aujourd’hui Capucine à faire scintiller sa maison et je lui aie rendu une vue parfaite de sorte à ce qu’elle puisse se passer de mon lorgnon.

-Quel beau changement ! J’ai quelque chose à lui demander, dit Gaspard.

            Le singe se mit au piano, le perroquet se mit à chanter :

-Sacrée bicoque ! Sacrée bicoque !

            Et, sur le premier accord de guitare, Gaspard lui fit sa déclaration.

-Oh, belle Capucine

J’aime tant votre cuisine

Votre chaumière sans prétentions

Vos douces attentions

Oh belle Capucine

Vous qui êtes si fine

Vos cheveux sont comme de la soie

Vos regards me mettent en émoi

Je suis amoureux de vous

Et me veux être votre époux

Le désirez-vous ?

Pour vous, je serais prêt à tout

 

Rouge comme une tomate, elle acquiesça. Alors le perroquet, le singe et le jeune homme voulurent embrasser Capucine tous les trois en même temps. La marraine dit:

 

-Je veux bien quelques baisers moi aussi.

            Alors le singe lui sauta au cou et le perroquet lui cria dans l’oreille :

-Sacrée bicoque ! Sacrée bicoque !

            Depuis ce jour, au milieu de la forêt, la chaumière est un nouveau relais, tenu par la marraine qui est une bonne fée. On y organise les plus grandes fêtes populaires où le singe pianiste et le perroquet chanteur ont un très grand succès. Tous vivent très heureux et la forêt abonde désormais de visiteurs.

 

Sandrine Liochon et Igor Weislinger