La couturière du roi

 

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Il était une fois un roi qui était fort brave, fort bon et fort généreux. Tous ses sujets l’aimaient.

          Malheureusement, ils aimaient beaucoup moins la reine qui était la personne la plus futile et la plus frivole qu’il soit possible d’imaginer.

 

          Un jour, au moment où le déjeuner était prêt, elle fit changer en urgence la nappe et les serviettes de table pour qu’elles soient de couleur mauve exactement assorties à sa robe. Elle renvoya sa coiffeuse lorsqu’elle entendit une comtesse critiquer sa coiffure et elle rendait fou le chef jardinier en exigeant d’avoir tous les jours dans sa chambre des fleurs de la couleur de sa toilette.

          Le roi ne l’aimait guère, il avait été obligé de l’épouser pour raison d’état et elle l’avait si vite tant exaspéré qu’il avait fait placer les appartements de sa femme à l’extrémité de l’aile gauche du château tandis que les siens se trouvaient à l’extrémité de l’aile droite. Ainsi la rencontrait-il le moins souvent possible, seulement quand les questions de protocole l’exigeaient. Et, au goût du roi, elles l’exigeaient beaucoup trop souvent.

          Même les jours où il ne voyait pas la reine, le pauvre roi n’était pas tranquille car elle lui faisait porter des mots exprimant ses doléances par quelque serviteur. Et, si le roi ne réagissait pas à ces mots dans les plus brefs délais, il entendait bientôt la voix perçante de son épouse hurler dans tout le château. Ceci faisant très mauvais effet sur la cour et ses invités étrangers, le roi se trouvait obligé d’intervenir au plus tôt et de faire exécuter les invraisemblables souhaits de la reine.

          La personne dont la reine, qui était la femme la plus coquette que tout l’univers eut portée, sollicitait le plus souvent les services était la couturière du palais. Il s’agissait d’une charmante jeune fille nommée Anne-Lise qui succédait avec talent à sa mère morte d’épuisement dans son service pour la reine.

          Rien ne calmait son impétueuse Majesté : que les domestiques meurent ou qu’ils rendent leur tablier lui importait peu car le palais proposait d’assez belles rémunérations pour qu’il y ait toujours d’autres candidats aux postes devenus vacants.

 

 


 

 

          La reine avait trois pièces pour contenir toutes ses toilettes. Elle possédait exactement sept cent trente robes ce qui veut dire qu’elle pouvait en mettre deux par jour sans porter une seule fois la même dans le courant de l’année. Sa femme de chambre avait d’ailleurs pour consigne de mettre une étiquette sur chaque robe à mesure qu’elles avaient été portées indiquant : robe mise par la reine le 18 janvier à l’occasion de l’anniversaire du roi, robe portée le 26 avril pour les noces du comte André avec dame Alison et ainsi de suite.

 

          Tout ce choix de toilettes aurait pu suffire à satisfaire la reine mais ce n’était pas le cas. La reine n’était jamais satisfaite plus de deux minutes d’affilée. Le seul jour où elle avait été parfaitement heureuse était précisément celui où elle avait épousé le roi et était devenue reine. Enfin, elle pouvait faire ce qu’elle avait toujours rêvé de faire : commander les autres.

 

 

 

 

le roi la reine

 

Ce matin, la reine était de mauvaise humeur car elle avait entendu la comtesse Sonia, qui était la plus grande langue de vipère de toute la cour, dire à la vicomtesse Elia :

 

-Ne trouvez vous pas, ma chère, que la reine s’est un peu épaissie au niveau de la taille ?

          Et l’autre avait approuvé en éclatant d’un petit rire niais. La reine avait aussitôt été dans sa chambre s’observer d’un œil critique dans son miroir et elle avait trouvé qu’effectivement, elle avait pris un peu de ventre. Elle avait d’ailleurs quelque mal à boutonner le dos de ses robes ces temps ci.

 

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-Il me faut des corsets et des robes un peu plus larges, décida t’elle.

          Et elle envoya sa femme de chambre quérir sa couturière.

          Anne-Lise arriva aussitôt. Il y avait trois jours que la reine ne l’avait pas fait demander et c’était si exceptionnel dans une année que cela lui avait fait comme des vacances.

-Que puis-je pour vous, ma reine ?

-Je veux trois corsets finement lacés. Il me faut aussi trois robes bouffantes dans le bas et pas trop ajustées, ce dans les plus brefs délais.

-De quelles couleurs, ma reine ?

-Bleu cyan, rouge pourpre et rose pâle. Et pour les corsets, je ne veux pas que les lacets excèdent dix-huit centimètres de long. Les lacets de vingt centimètres sont pour les grosses femmes. Ce n’est pas mon cas.

-Bien sûr que non, ma reine, rétorqua Anne-Lise en se mordant les lèvres pour ne pas rire.

-La robe bleue doit être semblable au ciel, la rouge à du sang et la rose à votre peau.

-Cela me semble difficile, ma reine.

-Vous ne seriez pas si bien payée si votre travail était à la portée de tout le monde, ma petite. Je veux les corsets et les robes dans cinq jours ou je vous fais couper la tête.

 

          Anne-Lise frémit. Elle savait que sa redoutable majesté était très capable de mettre sa menace à exécution. Il y a deux ans, elle avait voulu faire décapiter la cuisinière parce que cette dernière lui avait servi un plat trop épicé qui lui avait enflammé la gorge.

          Heureusement, le mari de la cuisinière n’était autre que le bourreau et il avait, bien sûr, refusé de décapiter sa femme. La reine avait alors voulu faire tuer le couple mais personne n’accepta de s’en charger craignant trop d’être victime à son tour de la reine après.

          Mais, depuis cette histoire, l’horrible altesse, frustrée de ne pas avoir pu faire exécuter son ordre, menaçait à tout moment tous ceux qui l’exaspéraient de les faire décapiter.

 

La couturière à l'oeuvre-Ulric Joyeux

 


          Anne-Lise commença aussitôt à faire les corsets aidée de sa cousine Marie-Blanche. Pour les robes, elle ne savait pas quels tissus employer pour que les toilettes puissent être conformes aux désirs de la reine.

 

          La jeune fille avait un oncle qui vivait dans la montagne et qui était oracle. Il l’avait aidée bien souvent déjà de ses précieux conseils. Elle décida d’aller lui rendre visite le soir même.

 

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          La nuit tombait mais de petites lucioles éclairaient ça et là la forêt donnant aux arbres un air vivant et enchanteur. Anne-Lise elle-même semblait une fée dans ce décor mais elle n’en n’avait pas conscience.

 

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          Son oncle était assis devant une table où un tas de cailloux était disposé.

-Les pierres m’avaient annoncé ta venue, lui dit-il. Que puis-je faire pour toi ?

-Je voudrais savoir comment réaliser une robe bleue comme le ciel, une autre pourpre comme le sang et une troisième rose comme la peau.

 

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          Son oncle remit ses cailloux dans le petit sachet puis les jeta trois fois sur la table. Voici ce que dirent les pierres :

-Les fées ont la réponse à ta première question, les sirènes à la seconde et la fermière de la cour triangulaire à la troisième.

-Voici qui est simple comme d’habitude, soupira Anne-Lise. Merci tout de même, mon oncle, je partirai en quête dès demain matin.

 

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          La couturière du roi commença par aller voir la fermière de la cour triangulaire car elle était la plus simple à trouver. Cela dit, peu de gens allaient lui rendre visite car il y avait de mauvaises superstitions qui circulaient à propos de sa cour. Les gens disaient que cette cour était une création du diable et, qu’à la pointe de ce triangle, il y avait un passage secret qui menait tout droit aux Enfers. Anne-Lise faisait peu de cas d’un tel avis. Elle ne pouvait s’empêcher de penser que même le diable aurait fait piètre figure devant la reine.

 

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          La fermière dit à Anne-Lise.

-Oui, petite, je vois ce que tu veux. Il te faut prendre un tissu blanc et l’enduire avec ce pot de graisse qui vient d’un cochon que j’ai tué. Ton tissu aura alors le rose de la peau humaine. Mais, prends garde, ce cochon n’était pas le mien, sa graisse n’est pas ma propriété, il se pourrait que son propriétaire vienne te visiter.

 

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          Ce midi, Anne-Lise était en train de déjeuner quand de grands coups ébranlèrent sa porte et, sans y avoir été invité, le diable entra. Il avait le teint terreux, une bouche distordue dans un rictus sinistre, ses grands yeux noirs étirés sur les côtés fixaient la jeune fille d’un regard cruel et cynique.

-Eh bien, petite, qui crois-tu être pour t’arroger le droit de voler le bien du diable en personne ?

-Ce n’est pas pour moi, s’empressa de dire la couturière du roi. C’est pour satisfaire la commande de ma reine qui est sans conteste la femme la plus odieuse qu’il soit possible d’imaginer, elle est si abominable que vous-même pourriez faire figure de saint à côté.

-Ce n’est pas possible, s’écria le diable, piqué au vif. Si cette femme est bien telle que tu le dis, elle est digne de devenir ma compagne, la grande diablesse qui régnerait sur les Enfers. Il faut que j’aille voir cette créature de plus près.

          Et le diable disparut dans un nuage de fumée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Anne-Lise, sa cousine et une voisine travaillèrent toute la journée et, au soir venu, la robe rose et l’un des corsets étaient terminés.

-C’est bien, dit Anne-Lise. Cette nuit, je sors voir les fées.

          Car, comme chacun le sait, les fées se réunissent les nuits d’été pour de charmantes rondes à la lueur des étoiles dans les clairières et les sous-bois. Par son oncle, Anne-Lise connaissait une de ces clairières.

          Elle y trouva une dizaine de fées qui jouaient gaiement, leurs petits pieds nus foulant l’herbe humide.

         

Lorsque la jeune fille entra dans la clairière, un grand silence se fit et les fées s’immobilisèrent.

-Pardonnez-moi, charmantes créatures, de venir troubler vos jeux, dit Anne-Lise. Je ne me le permettrais pas si une cruelle nécessité ne m’y obligeait : la reine me fera couper la tête si dans quatre jours, je ne lui ai pas remis une robe couleur de ciel.

 

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-Je vois ce qu’il te faut, dit la fée Rose. Tu as besoin de notre tissu magique à base de bleuets et de toiles d’araignées. Retire toi cinq minutes et laisse nous délibérer que nous voyons ce que nous pouvons faire pour toi.

          Les fées se mirent en cercle et chuchotèrent entre elles.

 

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          Enfin, la fée Rose s’adressa de nouveau à Anne-Lise :

-Puisque tu es courageuse et bonne, nous allons t’accorder ce que tu désires, lui dit-elle, mais à une condition. La reine détient la fée Pavot dans une cage afin qu’elle lui donne un sommeil et des rêves agréables toutes les nuits malgré le fait que le roi ne vienne jamais la visiter. Délivre notre amie et, en échange, nous ferons la robe qui t’est réclamée.

-Soit, dit Anne-Lise je vais essayer de la délivrer cette nuit même.

          Elle avait souvent remarqué que la reine portait en permanence une clé d’or autour du cou et elle pensait que ladite clé devait ouvrir la cage dans laquelle la fée était retenue prisonnière.

          Anne-Lise repassa chez elle prendre quelques chandelles pour s’éclairer dans sa route jusqu’au château. Elle trouva dans sa maison le diable, furieux :

-Pas moyen de réveiller ta reine, lui dit-il. Elle dort d’un sommeil enchanté que même moi ne puis conjurer.

-C’est parce qu’elle détient la fée Pavot qui lui procure un sommeil enchanteur toutes les nuits, rétorqua la couturière. Aide-moi à délivrer la fée et tu pourras réveiller la reine.

-Ce sera bien la première fois de l’histoire que je délivrerai une fée, grommela t’il. Que ne ferait pas le diable lui-même pour trouver l’amour ! Passer l’éternité tout seul, c’est diablement long !

          Le diable voleta jusqu’à la fenêtre de la chambre de la reine tenant Anne-Lise dans ses bras. Elle substitua la clé autour du cou de la reine.

 

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D’un de ses ongles crochus, le diable crocheta la serrure de la porte de la petite pièce attenante à la chambre de la reine. La jeune fille ouvrit la cage et prit dans ses bras la petite fée toute maigrichonne et tristounette.

-N’aie crainte, lui dit-elle ; tes amies, les autres fées, m’ont envoyé te sauver. Je vais te ramener auprès d’elles.

-Quel bonheur ! dit la fée. Je n’osais plus espérer et je me sentais dépérir à vue d’œil.

         

Le diable les porta jusqu’au pied du château et là, la fée, de quelques gestes mystérieux de la main, tira la reine de son sommeil. Le diable se hâta de retourner dans la chambre royale mais il le fit avec le diabolisme qui lui était propre : en prenant les traits du roi.

 

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          La reine était toute étonnée de s’éveiller en pleine nuit et elle allait se lever pour battre la fée Pavot lorsqu’elle vit son époux à ses côtés et toute sa colère s’évanouit comme par enchantement.

          Pendant ce temps, Anne-Lise avait ramené la fée parmi la joyeuse assemblée de la clairière. Elle fut acclamée et portée en triomphe jusqu’à chez elle.

          Au petit matin, en s’éveillant, elle trouva la robe bleue comme le ciel achevée et soigneusement disposée sur la table de sa salle à manger. Elle alla aussitôt la porter à la reine ainsi que la robe rose et le corset achevé.

 

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          A sa grande surprise, elle trouva la reine qui chantonnait. Tout le palais en était sidéré : depuis dix ans que la reine était maîtresse des lieux, c’était la première fois que les serviteurs l’entendaient chanter. Mieux encore, elle était d’une bonne humeur exceptionnelle.

-Un corset ? interrogea-t-elle Anne-Lise. Ah, oui, ce n’est pas la peine de faire les autres que je vous avais demandé, ma petite. J’ai trouvé un meilleur moyen de paraître mince. Regardez comme ma taille paraît fine ce matin. La la la !

-Votre majesté a une coupure qui saigne sur l’avant-bras ainsi que quelques bleus. Veut-elle que je lui mette de la pommade ?

-Ce n’est pas nécessaire. Charmante coupure, exquis bleus. Quelle belle mine j’ai ce matin ! Je ne me suis pas sentie si bien depuis des années. Ce n’est pas comme vous, ma petite, vous m’avez l’air un peu pâlotte. Prenez donc deux semaines de congé, je vous les offre.

-Mais la robe rouge pourpre, ma reine ?

-Vous la ferez en revenant. J’ai bien assez de toilettes pour survivre en votre absence et je suis bien assez gracieuse pour être remarquée même sans les artifices d’une jolie robe, n’est ce pas ?

-Tout à fait, ma reine. Merci infiniment pour ce repos que vous m’accordez.

          Et, Anne-Lise, abasourdie, se hâta de s’éclipser de crainte que la reine ne change d’avis.

          Elle se doutait que le diable devait être pour quelque chose dans la bonne humeur de la reine. Mais si quelqu’un n’y comprit rien mais alors rien du tout, ce fut le roi en recevant les petits mots tendres et suggestifs que la reine lui envoya au matin. Il en déduisit que son épouse sombrait dans la folie mais cette folie lui parut douce et charmante en comparaison de ce que pouvait être son épouse en possession de toute sa raison alors il répondit de manière courtoise mais neutre, histoire de ne surtout pas la contrarier.

 

          En apprenant qu’elle avait donné des vacances à leur couturière, il fut tout à la fois ravi et attristé, ravi qu’Anne-Lise qu’il aimait beaucoup puisse enfin se reposer un peu  et contrarié de ne pouvoir la voir pendant quinze longues journées car il avait coutume de la faire appeler sous des prétextes vestimentaires pour le seul plaisir de converser avec elle. Par ailleurs, les affaires d’Etat ne passionnaient pas le roi, il  n’y entendait guère et, plus d’une fois, Anne-Lise, que le contact de la reine avait rendu particulièrement diplomate, lui avait donné d’excellents conseils qui lui avaient permis de sauver in extrémis la situation.

 

          Quand Anne-Lise rentra de vacances, elle trouva toute la cour en émoi.

-La reine est morte, lui dit le roi sur un ton de joyeuse incrédulité.

-Oh ! dit la couturière.

          Elle pensait que la reine devait être en Enfer et qu’elle était peut-être le seul hôte de ces lieux à ne pas s’en plaindre.

-Rassurez-vous, ajouta le roi, vous êtes toujours à mon service.

 

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          Mais, en fait, Anne-Lise ne le resta pas longtemps car  le roi réalisa très vite qu’elle serait l’épouse idéale pour lui. La couturière devint donc reine pour la plus grande satisfaction de tous. Et elle habite la même aile du château, mieux, la même chambre que le roi.

 

          Un jour, elle voulut débarrasser les pièces qui contenaient la garde-robe de la précédente reine. Elle se rendit alors compte qu’elles étaient vides.

-Le diable a du passer par là, se dit-elle.

          Elle n’y attacha pas plus d’importance que cela, toute à son bonheur avec son charmant époux, et à la joie de pouvoir aider ceux de son peuple qui venaient la solliciter.

 

Sandrine Liochon                                     illustré par Ulric Joyeux

 

 

La Reine des Enfers

 

Suite de « La couturière du roi »

 

 

 

          Depuis que le diable avait enlevé la reine, la paix régnait dans le royaume. Mais qu’en était-il aux Enfers ?

          Dans ces lieux ordinairement surpeuplés, il était à présent possible de circuler. Les nouveaux arrivants étaient moins nombreux et certains anciens résidents avaient enfin la possibilité de partir vers d’autres contrées plus hospitalières.

          En effet, le diable était si préoccupé de l’insatiable reine avec laquelle il avait célébré des noces sataniques qu’il n’avait plus le temps d’aller sur Terre pour tenter les mortels ni d’empêcher les résidents forcés de ses antres de se repentir et d’accéder ainsi au purgatoire ou au Paradis.

          Si cette situation faisait un heureux, c’était bien le bon Dieu mais St Pierre était très embêté car les grilles du Paradis devenaient trop étroites pour accueillir tous ceux qui devaient y entrer. Les files d’attente s’amoncelaient dans les nuages et il y avait parfois des collisions de nuages qui provoquaient des orages imprévus sur Terre.

 

          Si satisfaite que fut la reine de son époux, le confort de son habitat la laissait insatisfaite.

          Ni l’absence de soleil ni l’absence de nature ne déplaisaient à cette femme dénaturée mais elle exigeait un confort quatre étoiles. Le diable fit venir de la terre toute sa garde-robe puis tous ses meubles puis tous ses livres puis son horrible loulou hargneux qui mordait tout le monde au palais et se mit à mordre tout le monde aux Enfers, sauf le diable et sa maîtresse parce qu’il avait bien trop peur d’eux.

          La reine aurait du être contente ; elle avait enfin un pouvoir démesuré à la hauteur de ses ambitions mais il lui manquait encore quelque chose, oh, un tout petit quelque chose dont cette inguérissable coquette refusait de se passer. Elle voulait la robe rouge pourpre qu’elle avait commandé à sa couturière avant que le diable ne la tue pour l’emmener aux Enfers avec lui.

          Elle demanda au diable d’aller sur Terre chercher Anne-Lise et de la lui ramener mais le diable refusa. Il avait bien trop peur que la reine ne fasse des bêtises en son absence et, aux Enfers, le nombre de bêtises qu’il est possible de faire lorsque l’on est à la tête des lieux est dangereusement illimité. Il  proposa

donc à sa femme d’envoyer une occupante forcée de ses antres sur Terre pour qu’elle passe commande de la robe à la couturière et la ramène aux Enfers une fois terminée.

- Soit, dit la diablesse, mais qui vas tu choisir pour une telle mission de confiance ?

          Le diable se gratta la tête de ses ongles crochus chassant quelques poux au passage, et son visage s’éclaira d’un de ses rares sourires sinistres.

- Je souris un peu trop depuis que je suis marié, songea t-il. Il faut que j’y prenne garde sinon je vais finir par passer pour un être jovial.

- J’ai ici une jeune fille nommée Marie-Blanche, arrivée depuis peu qui est donc encore en état de repartir. C’était la cousine de ta couturière. Cela fait d’elle la personne parfaite pour lui être envoyée.

- Pour quelles raisons est-elle ici ?

- Son mari était un mauvais bougre qui la battait et la trompait. Un soir, elle était si en colère contre lui qu’elle lui a tranché la tête tout net avec la hache à couper le bois. Puis elle a pris peur de la sentence des juges et elle s’est empoisonnée. Tandis que sa cousine était sur son lit de mort, Anne-Lise a appelé le curé mais Marie-Blanche a refusé de se repentir des crimes qu’elle avait commis alors, aussitôt qu’elle est passée de vie à trépas, elle est arrivée ici et elle n’a aucune chance d’en sortir si elle ne montre pas quelque repentir. C’est une fille têtue, je doute qu’elle sorte d’ici avant un certain temps sauf si…

- Sauf si quoi ? demanda la reine.

- Sauf si je lui offre sa liberté contre ta robe. C’est à dire qu’elle aurait droit à une seconde vie sur Terre où elle retournera sous un autre aspect que précédemment si elle obtient ta robe. Elle aura quinze jours pour s’acquitter de cette mission.

- Dix jours. Je suis pressée.

- Va pour dix jours. Ma proposition te convient donc ?

- Elle est peu orthodoxe mais, du diable, je n’en n’attendais pas moins.

 

          Marie-Blanche accueillit l’offre du diable comme un juste retour des choses. Elle estimait qu’elle n’avait pas eu de chance dans la vie alors qu’il n’était que justice qu’elle en eut dans la mort.

          Tout de même, réintégrer le monde terrestre, comme cela, subitement, dans toute la jeunesse de ses vingt ans, quand on a cru que tout cela vous était enlevé à jamais, ce n’est pas sans causer une joie très vive.

Elle huma l’air frais de la campagne comme jamais elle ne l’avait respiré, chaque pas lui causait une joie ineffable et le chant de chaque oiseau était pour elle musique divine. Mais elle connut vite aussi quelque surprise. En lavant son visage dans la fontaine de la place publique, elle constata qu’elle n’avait plus exactement le même physique. Son regard était semblable à ce qu’il avait toujours été mais ses traits avaient changé. Elle vivait réellement une seconde vie réincarnée dans un autre corps à ceci près que ses souvenirs n’étaient pas effacés.

          Elle se rendit à la maison qu’elle occupait auparavant avec sa cousine Anne-Lise et eut la surprise de la trouver vide. Une fine couche de poussière recouvrait les meubles et la plupart des effets de sa parente avaient disparu.

Elle alla chez les voisins pour s’informer. Ces derniers la regardèrent comme si elle avait perdu l’esprit.

- La couturière ? Qui êtes-vous donc pour ignorer qu’elle a épousé le roi et qu’elle est devenue notre souveraine bien-aimée ?

          Marie-Blanche dit qu’elle était une parente qui revenait de l’étranger ce qui était d’une certaine manière l’exacte vérité car nul pays n’est plus étranger aux terriens que les Enfers.

          La jeune fille alla solliciter une audience à la reine. Anne-Lise ne refusait jamais de parler à ses sujets, elle consacrait toutes ses matinées à ces audiences qui lui paraissaient de la plus haute importance pour être en contact avec le peuple.

          Le premier moment de stupéfaction passé, elle crut Marie-Blanche car nul ne pouvait savoir que la précédente reine se trouvait aux Enfers s’il n’y avait pas été lui même.

- Je sais ce que tu dois faire pour obtenir le tissu de la robe rouge pourpre, lui dit-elle. Il te faut te rendre au lagon des sept dunes et solliciter cette faveur des sirènes. Une part de moi souhaiterait t’accompagner mais je ne le puis, mon devoir de reine et d’épouse m’impose de demeurer ici.

- Nulle épreuve ne peut égaler ce qui se passe aux Enfers. N’aie crainte, je réussirais.

         

Marie-Blanche était pressée d’assurer son salut. Elle se rendit la nuit même au lagon. C’était un lieu fort beau où, le jour, les amoureux venaient roucouler et les enfants jouer dans l’eau claire mais, de nuit, cela devenait mystérieux et silencieux. Beaucoup d’hommes, attirés par le chant des sirènes à la lumière des étoiles y étaient venus et étaient morts noyés attirés en haute mer par ces belles mais impitoyables créatures.

A l’heure où la jeune fille arriva, les sirènes jouaient avec des tritons de mer, ils se cachaient et se poursuivaient derrière les rochers laissant échapper de temps à autre quelque cri faussement effarouché ou quelque rire cristallin.

- Pardon de venir troubler votre sanctuaire, dit Marie-Blanche, dressée sur un rocher afin qu’ils discernent sa silhouette dans la nuit. Je ne commettrais pas une telle offense si ma vie n’en dépendait pas. Si dans neuf jours, je n’ai pas ramené à la reine des Enfers une robe pourpre comme le sang, je suis condamnée à demeurer dans ces horribles antres pour l’Eternité. Ayez pitié de moi, je vous en prie, et accordez moi le secret de cette couleur incomparable.

 

          Un grand silence se fit puis sirènes et tritons tirent un petit conciliabule.

Nous ne donnons rien sans rien aux humains, dit enfin une sirène dont les écailles brillaient plus que celles de ses compagnes.

Que puis je vous offrir en retour ? demanda Marie-Blanche. Je ne possède rien.

Etre en pleine possession de soi-même suffit, rétorqua un triton. La mer, notre domaine, est pour nous source de vie et de joie. Pourtant, lorsque nous descendons tout au fond des océans, il nous arrive de trouver notre royaume un peu sombre. Pour éclairer ses profondeurs insondables, nous aimerions que tu nous ramène un morceau de la pierre phosphorescente que possèdent les nains de la Mine du Diamant bleu. Contre cette pierre de lumière, tu auras le corail rouge qui te permettra de donner à la robe de ta reine la couleur pourpre souhaitée. Ne nous pose pas d’autres questions, reviens lorsque tu auras accompli ta mission. Si dans trois jours tu n’as pas réussi, tu devras devenir l’une des nôtres, une sirène, pour être à même de satisfaire la Reine des Enfers.

 

Marie-Blanche s’inclina et s’en fut songeant que devenir une sirène était, de toute façon, un sort mille fois préférable à celui d’être résidente aux Enfers.

Comme sa cousine Anne-Lise précédemment, elle alla rendre visite à son oncle dans la montagne.

Tu as côtoyé deux reines, lui dit-il, tu ne seras pas la troisième. Pourtant, ton sort est plus enviable que le leur car ta liberté est plus grande que celle qu’elles ont et auront jamais. Ni triton ni nain ne doivent encombrer ton chemin, ne les laisse pas entraver ton destin. La mine du diamant bleu se trouve au cœur de cette forêt, va tout droit jusqu’au grand chêne centenaire, tourne à gauche devant le cumulus de rochers et à droite de la cascade, tu entendras leurs chants et leurs coups de pioche.

Marie-Blanche parvint sans encombre à la cascade où elle rafraîchit son visage fatigué par cette nuit de veille. Alors qu’elle se baignait dans l’eau fraîche, elle entendit ce chant joyeux :

 

Un, deux, trois

C’est nous les rois

De la mine

Nous avons bonne mine

Et notre diamant bleu

Passeport pour les cieux

Nous assure toujours

Notre pitance du jour

 

          Puis elle entendit plusieurs éternuements bruyants :

Atchoum ! Atchoum ! Atchoum !

Puis une voix qui dit :

Tout de même que ne donnerais-je pas pour avoir un bonnet des tisserands de la lune et ne plus avoir à souffrir de ces courants d’air incessants dans les oreilles.

 

Marie-Blanche se rhabilla et, s’approchant de l’entrée de la grotte, leur demanda :

Me donneriez-vous un morceau de votre pierre phosphorescente si je vous procurais de tels bonnets ?

Oh, oui, assurément, dit le nain à la barbe blanche qui paraissait le plus âgé. Si tu nous ramènes sept bonnets des tisserands de la lune, un pour chacun d’entre nous, alors, parole de nain, tu auras le morceau de la pierre que tu souhaites.

Taillez moi un beau morceau de votre pierre, dit la jeune fille, je reviens au plus tôt avec vos bonnets.

 

Tout le monde savait que les tisserands de la lune vivaient au bord du volcan de la lune mais, rares étaient ceux qui s’en approchaient car le volcan était susceptible d’entrer de nouveau en éruption à tout moment. Mais, Marie-Blanche, qui était déjà passée par la mort une fois, ne craignait pas de la côtoyer une seconde fois.

Lorsqu’elle parvint à l’atelier des tisserands à l’issue d’une périlleuse escalade à laquelle même les chèvres ne se risquaient pas, le chef tisserand la regarda, stupéfait :

Personne ne vient jamais jusqu’à nous. Les gens attendent que nous venions sur les marchés vendre nos produits uniques. Et nul ne supporte sans gémir la souffrance que cause le sol brûlant de cet atelier à ses pieds. Es tu une sorcière ?

Je ne le suis pas, répondit Marie-Blanche, mais je suis morte et ressuscitée en mission sur Terre pour la Reine des Enfers. Si je réussis, j’aurai ma liberté. Si j’échoue, je suis condamnée à demeurer aux Enfers pour l’éternité. Il me faut ramener une robe pourpre à la reine. Pour ce faire, j’ai besoin du corail rouge des sirènes qui me demandent en échange un morceau de la pierre phosphorescente des nains de la mine du Diamant Bleu lesquels veulent sept bonnets de votre fabrication contre leur pierre. Et toi, que veux-tu ?

Je ne veux rien d’autre que t’être agréable, ma belle, et la promesse que tu reviendras me voir si tu te libères de ton engagement contracté avec les Enfers. J’ai assez de bonnets confectionnés d’avance pour t’offrir les sept que tu demandes.

Merci, dit la jeune fille. Sors deux minutes, veux-tu, de cet atelier avec moi et je te donnerai quelque chose en retour.

 

Ils sortirent dans le paysage désolé recouvert des cendres grises du volcan.

Cela ressemble aux Enfers, dit Marie-Blanche, mais avec le ciel bleu au dessus, cela change tout. Je veux te donner mes souliers : ce sont des chaussures magiques qui s’adaptent automatiquement à la pointure de celui qui les porte et qui sont insensibilisées à tout sol extérieur car elles ont foulé le pavé des Enfers. Je les aie volées à la Reine des Enfers pour moins souffrir dans ces antres, elle en a tant de paires qu’elle ne l’a même pas remarqué.

Merci infiniment, dit l’homme, touché, en lui tendant la main. Je sais que ce cadeau n’a pas de prix et il m’épargnera beaucoup de souffrances. Je connais peu les femmes, je n’ai pas souvent l’occasion d’en voir mais je sais que je serai un homme heureux si tu consentais à partager mon existence.

Je ne suis plus ni tout à fait du monde des vivants ni de celui des morts mais ce lieu intermédiaire pourrait m’être un paradis à tes côtés. Comment t’appelles-tu ?

Je m’appelle Romuald et le but de ma vie sera désormais d’attendre ton retour.

Je m’appelle Marie-Blanche et toute mon existence n’aura plus d’autre objectif que de te rejoindre.

 

Sans savoir comment, ils se retrouvèrent tout naturellement dans les bras l’un de l’autre, ils s’embrassèrent doucement puis s’étreignirent un moment en silence. Enfin, la jeune fille se dégagea et descendit le plus rapidement possible courant presque tant pour que ses pieds nus soient moins brûlés que pour ne pas se laisser tenter et perdre un temps précieux en restant plus longtemps avec lui.

 

Elle donna les bonnets aux nains qui lui remirent une brouette contenant un gros morceau de leur pierre phosphorescente.

Le plus jeune des nains regardant la jeune fille avec espoir lui dit :

Il est tard. Ne veux-tu pas rester avec nous pour la nuit ?

Mais Marie-Blanche se souvint de l’avertissement de son oncle et, malgré la chape de fatigue qui pesait sur ses épaules comme du plomb, elle déclina cette invitation.

Elle arriva au beau milieu de la nuit au lagon des sirènes qu’elle n’eut pas de peine à retrouver grâce à la lumière de la pierre phosphorescente qui éclairait son chemin.

Sirènes et tritons l’applaudirent et lui remirent une grande branche de corail rouge que la jeune fille chargea sur sa brouette.

Tu dois être bien lasse, dit l’un des tritons à Marie-Blanche. Si tu le souhaites, je puis te faire un lit d’algues confortable entre ces rochers et veiller sur ton sommeil.

 

Mais la jeune fille se souvint de l’avertissement de son oncle et, craignant que le triton ne profite de son sommeil pour faire d’elle une sirène, elle refusa aimablement son offre et rentra se coucher dans la petite chaumière qu’elle partageait naguère avec sa cousine.

 

Le lendemain, elle alla voir Anne-Lise pour solliciter son aide pour confectionner la robe pourpre. Anne-Lise avait toujours été meilleure couturière que sa cousine et il ne lui déplut pas d’en revenir à ses anciennes activités. Elles travaillèrent toute la journée et toute la soirée dans les appartements de la reine, ce qui contraria bien le roi qui dut aller se mettre au lit sans son aimée, tant et si bien qu’à minuit sonnantes, la robe pourpre était prête.

Alors Marie-Blanche cria d’une voix forte :

- Diable ! Diable ! Viens me chercher, j’ai accompli ma tâche, la robe de ta femme est prête !

Dans un nuage de fumée vert - gris qui sentait le souffre, le diable apparut aussitôt.

Bonjour, Reine ! dit-il en faisant une révérence moqueuse à Anne-Lise. J’espère que votre ménage vous satisfait autant que le mien. Sans cela, je puis toujours vous trouver une place de concubine à mes côtés aux Enfers.

N’ayez crainte, rétorqua Anne-Lise, mon bonheur sur Terre est…paradisiaque !

Le diable fit une petite grimace de dépit et se tourna vers Marie-Blanche.

Fort jolie, cette robe, dit-il en la palpant de ses doigts crochus. Eh bien, tu peux rester sur Terre si c’est ce que tu souhaites.

C’est mon désir, dit Marie-Blanche, mais permettez-moi auparavant, s’il vous plaît, de vous accompagner aux Enfers pour m’assurer que cette robe convient à la reine en tous points.

Tu n’as peur de rien. Cela me plaît, cela me plaît terriblement ! s’écria le diable.

Il saisit la main de Marie-Blanche et tous deux disparurent dans un nouveau nuage de fumée.

De retour aux Enfers, Marie-Blanche profita de ce que la reine avait le dos tourné à essayer sa robe pour lui voler une nouvelle paire de chaussures qu’elle chaussa aussitôt. Mais le diable l’avait vu faire et lui dit en aparté :

Tu es la seule occupante des Enfers à avoir eu assez d’audace  pour dérober par deux fois quelque chose à sa reine. Dommage que tu ne veuilles pas rester parmi nous. J’aurai pu te nommer haute intendante des supplices pédestres ou quelque chose de ce genre.

Ce serait beaucoup trop d’honneur, dit Marie-Blanche. Non, décidément, renvoyez moi sur Terre à présent, s’il vous plaît.

 

Le diable se gratta la barbiche et dit :

Non, justement, cela ne me plaît pas. Je crois bien que je vais te garder avec moi.

Mais j’ai accompli ma mission, vous aviez donné votre parole, protesta Marie-Blanche.

Qui t’a dit que l’on pouvait se fier à ma parole ? ricana le diable. Qui me dit que, si je te laisse partir, je te retrouverai après ta prochaine mort ? Non, tout bien réfléchi, je vais créer pour toi en deux nuages de souffre une gigantesque et infernale salle propre aux tortures des pieds : pieds glacés, pieds brûlés, pieds transpercés d’aiguilles, pieds chatouillés jusqu’à en agoniser de rire…C’est toi, la sensible des pieds, qui va t’occuper de cela.

 

Pour ne pas mettre Marie-Blanche en demeure de lui résister, le diable alourdit ses chaussures afin que sa démarche gracieuse et aérienne se mue en un pas lourd et fatigué ayant à peine assez d’énergie pour se traîner d’un bout de la salle de tortures pédestres à l’autre.

Marie-Blanche enrageait. Elle regrettait d’avoir été trop gourmande en retournant chercher cette paire de chaussures dont elle aurait pu se passer.

 

Pendant ce temps, Romuald soupirait sans cesse. Il n’avait plus de plaisir à la fabrication des vêtements à laquelle il travaillait avec ardeur d’habitude. Là, il cousait les manches de travers, faisait les cols trop petits, ratait ses ourlets et, comme il était très perfectionniste, il recommençait jusqu’à ce que ce soit parfait.

Au bout de quelques jours, il se rendit compte que ce qu’il faisait ne servait à rien et qu’il vaudrait mieux qu’il s’accorde quelques congés pour pouvoir reprendre le travail de manière plus efficace ensuite.

Alors, il fit son balluchon et il se mit en quête de sa bien-aimée. Il suivit sa trace partout où elle lui avait dit être allée, des nains de la mine du diamant bleu jusqu’au palais où vivait Anne-Lise.

La Reine le reçut et écouta son histoire avec attention.

Je m’inquiète beaucoup moi-même d’être sans nouvelles de ma cousine, lui dit-elle. Que proposes tu que nous fassions ?

Je voudrais que tu appelles le diable et, s’il refuse de me rendre ma bien-aimée alors je descendrais aux Enfers avec lui pour être à ses côtés.

Anne-Lise vit qu’il était bien résolu alors elle appela le diable et lui demanda de lui rendre sa cousine.

Trop charmante, la petite, trop diabolique, ricana le diable. J’entends bien la garder.

Alors emmène moi aux Enfers avec toi dussé je mourir pour cela, rétorqua Romuald, pour que je puisse la rejoindre.

Pas question ! rugit le diable. Si je fais mourir quelqu’un comme cela subitement avant son heure, je vais avoir des problèmes avec l’intendant d’en Haut. Du reste, si tu te trouves aux Enfers avec Marie-Blanche, votre amour est si grand que vous pourriez tous deux y être heureux malgré tout et ce serait en contradiction complète avec l’esprit des lieux. Je n’écouterais pas un mot de plus, qui sait du reste combien de bêtises peut faire ma reine dans le court temps de mon absence alors, si tu veux aller en Enfer, suicide toi. A bon entendeur, salut !

 

Et le diable disparut dans un nuage de fumée âcre qui les fit tousser. Romuald avait les larmes aux yeux et Anne-Lise, qui ne savait si c’était le chagrin ou le souffre ou les deux tout ensemble qui le mettaient dans un tel état, se sentait embarrassée.

- Dois - je suivre son conseil ? demanda le jeune homme d’une voix désespérée.

- Certainement pas, rétorqua Anne-Lise d’une voix ferme car, si tu fais cela, il est certain que vous serez aux Enfers pour toujours et qu’il n’y aura plus pour vous d’espoir jamais car le diable fera en sorte de vous y séparer. J’ai un plan bien meilleur. Viens avec moi à la chapelle du château. En ce lieu protégé de Dieu, le diable ne pourra pas entendre ce que je veux te confier.

 

          Romuald et Anne-Lise résolurent de confectionner une robe de soie verte magnifique pour la reine des Enfers puis d’appeler cette dernière et de la kidnapper.

          Quand Anne-Lise l’appela, la reine des Enfers fut bien surprise puis elle se dit que revenir sur Terre sans son diabolique nouvel époux, c’était là une chose qu’elle n’avait encore jamais osé faire et qu’il n’y avait pas de raison qu’elle s’en prive. Elle trouvait d’ailleurs que le diable passait un peu trop de temps avec Marie-Blanche dans la salle des supplices pédestres et le faire s’inquiéter un peu par une disparition inopinée pour réveiller son intérêt à son égard n’était pas pour lui déplaire.

          Elle prit donc une pincée de souffre magique sous le lit conjugal, émit rapidement le vœu de se retrouver dans son ancien palais et, en quelques instants, comparut devant Anne-Lise. Cette dernière prétextant qu’il ne fallait pas qu’elle soit vue la fit passer par un souterrain qui menait à la chapelle du château où elle lui remit sa nouvelle robe puis elle disparut discrètement enfermant la diabolique reine avec l’objet de sa coquetterie et quelques provisions.

          Puis elle appela le diable et lui dit qu’elle avait fait sa femme prisonnière. Le diable tempêta, ragea, menaça mais rien n’y fit. La reine des Enfers était retenue dans un endroit placé sous la protection divine, il ne pouvait s’y rendre et dut céder la rage au cœur aux exigences de Romuald et Anne-Lise, leur rendre Marie-Blanche pour récupérer sa reine.

Bah, dit le diable d’un ton pincé, refusant de reconnaître sa défaite, de toute façon, j’allais m’en débarrasser de cette petite, elle était trop gentille pour être aux Enfers, elle ne torturait pas les patients de la chambre des supplices pédestres, elle les soulageait et les consolait. Vraiment intolérable !

 

Et avec un certain soulagement le diable retourna aux Enfers avec sa reine qui était vraiment la seule femme assez diabolique pour lui convenir, Anne-Lise continua à couler des jours heureux avec son royal époux et Romuald et Marie-Blanche retournèrent à l’atelier des tisserands de la lune où ils firent beaucoup d’heureux car la rusée jeune fille n’était une fois de plus pas partie les mains vides des Enfers. Elle avait emmené avec elle huit paires de chaussures magiques, juste le nécessaire pour chaque ouvrier de l’atelier. Depuis, nuit et jour, les tisserands chantent et le bonheur règne en haut du volcan.

          Le diable a bien tenté de créer une petite éruption volcanique pour les embêter parce qu’un tel bonheur, cela lui paraissait limite insolent, mais le bon Dieu a aussitôt provoqué un éboulement de terrain qui a refoulé la lave dans le fond du volcan alors maintenant le diable s’en tient à ses affaires privées, il a fort à faire à surveiller les petits diablotins que lui a donné sa reine.

 

 

 

FIN

 

 

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