Le poisson aux mille couleurs

Il était une fois un pauvre pêcheur qui vivait au bord de la mer avec sa femme et ses trois filles : Corinne, Violette et Océane. Le pêcheur avait rarement de quoi nourrir sa famille du produit de sa pêche et, si sa femme n’avait pas filé la laine des brebis des fermiers des environs pour complèter leurs ressources, ils auraient été bien misérables.

          Ce n’était pas que le pêcheur s’en soucia beaucoup pour lui même car il avait toujours été pauvre et cela lui était aussi naturel que de manger et de respirer. Mais ses filles n’étaient plus des enfants et il ne voyait pas quel avenir elles pourraient bien avoir dans ce coin de lande désolée d’autant que les deux aînées n’étaient pas douées pour filer, adresse dont faisait preuve par contre la cadette Océane.

 

          Un matin, comme tous les matins, le pêcheur prit sa vieille barque toute rafistolée et s’en alla jeter ses filets à la mer. Il pêcha d’abord une vieille bouteille puis un petit saumon.

          Lorsqu’il remonta ses filets pour la troisième fois, il vit qu’il avait attrapé un étrange poisson de toutes les couleurs comme il n’en n’avait jamais vu auparavant. Il le mit dans son seau avec le saumon mais, alors qu’il ramait vers le village pour s’en retourner chez lui déjeuner, un grand remous se fit dans l’eau et une étrange créature mi-homme mi-poisson emergea, tenant un trident à la main.

          L’apparition s’adressa au pêcheur d’une voix tonitruante :

-Qu’as tu pêché, pauvre pêcheur ? Un poisson aux mille couleurs ? ! ! C’est là une espèce que moi, le roi des océans, je me dois de protéger au vu de sa rareté. Ton crime mériterait la mort mais je serai indulgent si tu rejettes immédiatement ce poisson à l’eau.

          Le pêcheur, tout tremblant, s’exécuta.

-Pour ta punition, ajouta le seigneur des mers, tu emeneras demain une de tes filles pêcher avec toi et, lorsque tu seras assez éloigné de la plage, tu la jetteras à l’eau. N’aie crainte, elle ne mourra pas mais deviendra sirène et l’épouse d’un de mes fils, tritons de mer. Les sirènes sont si rares dans nos parages avec tous les ravages que vous autres humains faîtes à la faune marine qu’une sirène de plus sera pour nous un bien précieux. Songe que ta fille vivra ainsi trois cent à quatre cent ans au lieu de vos pauvres années mortelles.


          Cette perspective ne consola pas le pêcheur qui rentra chez lui si contristé qu’il ne put avaler une bouchée. Sa femme lui demanda s’il se sentait bien. Il lui répondit qu’il commençait à se faire vieux, à se sentir fatigué et qu’il souhaitait qu’une de ses filles l’accompagne à la pêche le lendemain pour qu’il ait moins à se fatiguer en se baissant pour remonter les filets.

-Oh, pas moi, père ! dit Corinne. Vous n’ignorez pas la peine que j’ai à m’endormir. S’il me faut, en plus, me lever à l’aube pour vous suivre, je ne tiendrai plus debout avant la fin de la journée.

-Demain, j’ai prévu de repiquer les laitues dans le potager, dit Violette à son tour. Cela me contrarierait d’avoir à remettre cela.

-Cela ne fait rien, père, dit Océane. Je serai ravie de vous accompagner, j’aime tant la mer.

-Le ciel fasse, ma fille, que tu n’en sois pas bientôt dégoûtée, dit son père, le cœur brisé, car Océane était de ses trois filles sa préférée.

 

          Mais qui aurait osé désobéir au roi de la mer ? Le pêcheur, qui craignait bien trop de voir sa maison engloutie par les flots, se résigna à l’inéluctable.

          A l’aube, il prit la mer avec sa fille et jeta ses filets. Au moment de les relever, il demanda à Océane de se pencher pour le faire. Elle s’exécuta et son père la bascula dans l’eau. Elle disparut engloutie par les vagues. Le malheureux, en larmes, scruta en vain la surface des flots. L’eau était trop noire, il ne put rien voir. Il eut beau rester à cette place toute la journée, pêchant plus pour les siens que pour lui même, sa fille ne réapparut point. Le soir venu, le pauvre homme se résigna à rentrer chez lui.

          Là, il conta toute l’histoire à sa femme qui, le premier moment de colère passé, le comprit et lui pardonna.

 

          Océane avait été plus surprise qu’effrayée en tombant à l’eau car elle savait nager. Mais, avant qu’elle ait pu battre des talons pour remonter à la surface, elle avait senti des mains l’agripper, quelque chose s’appliquer sur son visage et elle avait perdu connaissance.

          Quand elle retrouva ses esprits, elle était étendue sur une couche moelleuse. Une femme était assisse à ses côtés. Une femme nantie d’une queue de poisson. La jeune fille s’aperçut alors que toutes deux se trouvaient sous l’eau.

-Je dois rêver très certainement, dit Océane.

          Mais, bien qu’elle pensa toujours de la même manière, elle réalisa que le langage qu’elle parlait n’était plus le même. En se redressant, elle se rendit compte qu’elle avait à présent une queue de poisson en lieu et place de ses jambes.

-Quel est ce prodige ? s’émerveilla t’elle. Me voici devenue une sirène ! Où suis je ? demanda t’elle à la femme qui se trouvait près d’elle.

-Au palais du seigneur des océans, mon enfant. Je suis sa femme. Votre père a, sans le vouloir, pêché un poisson sacré et, pour réparer sa faute, le roi de la mer lui a demandé de faire don au royaume de la mer d’une de ses filles. C’est pourquoi vous voici ici devenue une sirène. Réjouissez vous car rien ne pouvait vous arriver de plus plaisant. Vous vivrez ainsi trois cent à quatre cent ans et ce dans un monde beaucoup plus beau que tout ce que vous avez connu jusqu’ici. Vous avez été choisie pour devenir l’épouse d’un de mes fils. Vous les rencontrerez demain.

-Est ce que je ne reverrais plus jamais ma famille ? interrogea Océane d’une voix tremblante.

-Si fait, mon enfant, lorsqu’ils iront à la pêche, vous pourrez toujours leur parler.

-Ah ! dit la jeune fille, rassurée.

          Epuisée par ses aventures et par cette eau qu’elle sentait sur chaque fibre de son corps, sensation qui ne lui était pas naturelle, elle s’allongea et se rendormit.

 

          Lorsqu’elle ouvrit les yeux quelques heures plus tard, trois jeunes gens étaient penchés sur elle, l’observant avec la plus grande attention. C’étaient les trois fils du roi.

          Le premier, Isilio, fit une petite moue.

-Elle est trop jeune et de composition trop fragile pour moi, dit-il.

-Savez-vous cultiver les algues ? demanda le second fils, Horatio.

          Océane, abasourdie, secoua négativement la tête.

          Le troisième fils, Antonio, s’inclina alors vers la jeune fille, lui fit un grand sourire et dit :

-Elle est parfaite pour moi.

          Océane, rassurée, lui sourit à son tour et sentit en regardant celui auquel le destin l’avait promise qu’elle allait être très heureuse dans le royaume de la mer. Son fiancé entreprit de suite de lui donner quelques leçons pour lui apprendre à se servir convenablement de sa nageoire.

          Au bout de quelques jours, la jeune fille ne regrettait plus du tout ses jambes et, passée une semaine, elle était capable de se déplacer avec autant d’agilité que les autres.

 

          Un matin, elle remonta à la surface et vit sa sœur aînée qui pêchait des coques au bord de l’eau. Elle l’appela et sa sœur se hâta d’ôter ses vêtements pour nager jusqu’à elle.

-Es tu heureuse ? demanda Corinne avec anxiété. Je suis si contente de te revoir en vie.

          Océane lui raconta en détails sa nouvelle existence. Son récit fit un grand effet sur son aînée qui trouva, qu’en comparaison, elle même menait une vie bien monotone.

-La maison est si triste sans toi, soupira t’elle. Maman ne fait que pleurer, papa est sombre comme un ciel d’orage et Violette ne quitte pas le potager. Je voudrais tant être une sirène comme toi pour vivre à tes côtés comme avant et épouser un de ces beaux princes à queue de poisson dont tu m’as fait une description si alléchante.

-Réfléchis bien au souhait que tu émets, rétorqua Océane. Si dans trois jours, tes sentiments sont toujours les mêmes, quitte tes vêtements et nage le plus loin que tu pourras. Je demanderai au roi de la mer de venir te chercher.

 

          La jeune sirène était très surprise à mesure qu’elle apprenait à connaître son futur beau-père. Elle avait su voir dans ce monarque d’apparence sévère et indomptable un homme plein de bonté et d’intelligence qui parvenait par d’incessants prodiges à préserver la magie de son monde de la barbarie et du prosaïsme des terriens.

          Le roi fut ravi de savoir que Corinne aspirait à devenir une sirène elle aussi.

-Elle ne pourrait choisir plus belle destinée ! s’écria t’il.


          Et, les trois jours passés, il alla chercher Corinne qui n’avait pas renoncé à son projet.

La sœur aînée d’Océane ne fut pas déçue en découvrant le royaume de la mer. Isilio montra, dès l’arrivée de la nouvelle sirène au palais, un empressement des plus flatteurs à son égard. Elle eut le sentiment que vivre trois cent à quatre cent ans à ses côtés lui paraîtrait plus court que quelques soixante ans passés avec un humain.

 

Seule dans la maison de la plage, Violette restait décontenancée. Même son jardin potager perdait pour elle ses attraits si elle n’avait plus personne avec qui le partager, plus personne avec qui parler le soir dans le noir avant de s’endormir, plus personne à qui confier ses rêves, plus rien d’autre que la solitude auprès de deux parents abattus par le sort qui décidèrent de déménager pour ne plus voir cet océan qui leur volait leurs enfants.

Violette réalisa alors qu’elle ne voulait pas partir et être ainsi séparée de ses sœurs à tout jamais.

 

Dans la nuit, elle courut sur la plage, se jeta à l’eau et appela :

-Océane ! Corinne ! Océane ! Corinne ! Mes sœurs, répondez-moi !

          Ses deux sœurs surgirent de l’eau et, sur ses supplications, l’emmenèrent avec elles. Le seigneur des océans fit de la jeune fille une sirène elle aussi qui épousa son second fils Horatio lequel partageait sa passion pour le jardinage et lui apprit à cultiver les algues.


          Comme le roi était fort bon, il engloutit la petite maison de la dune faisant des parents des trois filles un triton de mer et une sirène ce qui leur permit de profiter de leurs enfants pendant encore plus de trois cent ans.

 

          Ainsi, au plus profond de l’océan, vivent-ils tous dans un bonheur qu’ils n’auraient pu espérer connaître sur la terre ferme.

 

Sandrine Liochon

 

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