Le prince, le cygne et les douze prétendantes

 

 

abeille-Arnaud Moltini 

 

Il y a bien longtemps dans un royaume fort lointain vivait un petit prince qui s’appelait Gotlam. C’était un enfant plein de santé aux joues rouges et rebondies. Il n’était jamais à court d’idées et sortait jouer dehors par tous les temps même lorsque la neige recouvrait d’une couche épaisse toute la superficie du parc du château du Roi.

 

          C’est ainsi que, par un jour d’hiver, le prince qui avait alors dix ans, était dehors à s’amuser avec sa petite compagne de jeux habituelle, la fille de sa nourrice. La charmante Joia était d’une nature plus fragile que la sienne mais pleine d’affection et d’admiration pour son royal ami, elle le suivait dans toutes ses entreprises.

          Les enfants avaient le droit d’aller un peu partout dans le parc à une seule condition : ils ne devaient jamais, jamais s’approcher du cours d’eau qui bordait la propriété du côté sud. Ce ruisseau là, que les gens du pays nommaient le Maudit, avait en effet fort mauvaise réputation. On relatait que des faits étranges s’y étaient produits, qu’un homme qui avait été se baigner dedans aurait été changé instantanément en poisson. Il était aussi question d’un autre homme qui aurait bu de l’eau de ce ruisseau et qui aurait été de ce fait métamorphosé en crapaud.

          Le Roi,  qui avait fait de hautes études, disait que ce n’était là que sornettes propagées par des gens illettrés. Mais la Reine était plus portée à croire ce que lui avait dit sa vieille femme de chambre : qu’une sorcière avait jeté un sort au ruisseau pour se venger du prince qui régnait sur le pays il y a de cela plusieurs siècles et qui lui avait fait l’offense de refuser de l’épouser.

Quoiqu’il en soit, s’il n’en n’avait tenu qu’à la Reine, son fils ne serait jamais sorti du château sans une quelconque surveillance adulte. Mais le Roi avait déclaré cela ridicule et dit que son fils ne serait jamais un homme s’il ne savait pas se débrouiller par ses propres moyens sans avoir un domestique à ses ordres. C’est pourquoi le prince sortait librement dans le parc chaque jour.

 

L’après-midi où débute notre histoire, Gotlam et Joia jouaient à la balle dans le parc. Ils avaient commencé leur jeu du côté nord du château mais comme c’était le côté des écuries, un palefrenier leur avait bientôt demandé de s’éloigner car les chevaux allaient être sortis pour leur promenade quotidienne.

-Si nous allions au sud du parc aujourd’hui, dit Gotlam, nous en avons rarement l’occasion à cause de cette interdiction stupide mais nous ne risquons rien à ce jour. Il fait si froid que la rivière doit être gelée.

          Avec un peu d’hésitation, Joia se rendit à cet argument et le suivit. Tous deux purent rapidement constater qu’une couche de glace en apparence assez épaisse recouvrait la surface.

-Tu vois, Joia, c’est sans danger, dit le petit prince. C’est si beau tout ce blanc, c’est si lisse. Cela doit bien glisser…

          Et avant que sa petite compagne ait seulement pu prévoir son geste, l’enfant posa un pied puis l’autre sur la glace et tenta maladroitement de faire quelques glissades sur la semelle de ses bottines fourrées.

-Gotlam, c’est imprudent, reviens, s’écria la petite fille effrayée qui ne se risqua pas à quitter la berge.

          Le petit prince se contenta de rire et se livra de plus belle à quelques tentatives d’acrobaties. Alors qu’il s’approchait de la rive opposée, un craquement survint et la jambe gauche de l’imprudent petit garçon se retrouva plongée jusqu’au genou dans l’eau glaciale.

          Bouleversée par le danger que courait son ami, la jolie petite fille blonde se précipita vers lui au mépris de toute prudence. Elle poussa Gotlam dans le dos le propulsant littéralement sur la berge où il tomba allongé de tout son long. Alors qu’il était tout étourdi dans cette position, un craquement plus violent que le précédent survint et la malheureuse Joia disparut toute entière dans l’eau glaciale avec un grand cri. Le prince perdit connaissance.

 

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Dix ans plus tard.

          Le bon Roi Harold et la généreuse Reine Gwendoline régnaient toujours sur le pays mais la joie n’y régnait plus. Depuis dix ans, le fils du couple souverain, le jeune Gotlam, avait une jambe paralysée, la gauche, celle là même qui avait trempé dans l’eau de la rivière. Contraint de se déplacer dans un fauteuil roulant conçu spécialement pour lui par le scientifique le plus savant du royaume, le prince se renfermait la plupart du temps dans un silence morose. Son amie Joia n’avait jamais refait surface et tout le monde supposait qu’elle était morte.

          Pourtant, le fils du Roi se rendait régulièrement près du cours d’eau qu’il scrutait en vain comme s’il eut été susceptible de lui donner la clé du mystère. Mais à part une abondance de crapauds, de nénuphars et de poissons de toutes sortes dont certains des plus étranges avaient les couleurs de l’arc en ciel, il n’avait jamais vu quoique ce fusse d’extraordinaire jusqu’au jour où un cygne apparut. C’était un très beau cygne qui ne ressemblait pas à ceux que le prince avait pu voir jusqu’ici. Il apparaissait tous les jours à la même heure et il restait un petit moment immobile près du prince le regardant avec des yeux suppliants, des yeux qui avaient un regard étonnement humain.

          Cela faisait une semaine que Gotlam voyait cet animal tous les jours quand son père lui communiqua une nouvelle qui allait changer le cours de son destin:

-Mon fils, ta mère et moi nous inquiétons de te voir si triste et déprimé. Nous pensons que tu es arrivé à un âge où il serait sain pour toi de te marier. C’est notre seul espoir de te voir sortir de cet état d’abattement fâcheux où tu sembles te complaire. Pour cet effet, nous avons décidé de faire venir douze jeunes filles, trois de chacun des quatre royaumes qui bordent le nôtre. Toutes ces personnes ont à peu près ton âge et sont de noble ascendance. Nous osons espérer que tu en trouveras une à ton goût et que tu sauras te montrer aimable et charmant avec chacune de tes invitées durant leur séjour ici.

-Il en sera fait selon votre désir, père, répondit le jeune homme.

-Si tu le souhaites ajouta le Roi, tu pourras leur faire passer des épreuves de ton choix afin de savoir si elles ont les qualités que tu requiers. Tu pourrais, par exemple, leur demander de chanter, de jouer du clavecin ou tout autre chose susceptible de t’être agréable.

-Je vais réfléchir à la question, dit le prince.

 

          Une semaine plus tard, les douze jeunes filles étaient là. Une agitation joyeuse et fébrile régnait dans le château qui n’avait pas connu pareil bouleversement depuis dix ans.

          Un grand banquet fut célébré en cet honneur à l’issue duquel le prince déclara :

-Mesdemoiselles, ce que j’attends de vos personnes est simple. J’épouserai celle d’entre vous qui saura me rendre goût à la vie. Le Roi, mon père, vous a narré tout à l’heure la cruelle aventure qui m’est arrivée lorsque j’avais dix ans. Si l’une de vous parvient à me délivrer du tourment qui m’afflige depuis lors, j’en ferai ma femme.

 

          Dans la semaine qui suivit, trois jeunes filles repartirent dans leur pays se rendant compte qu’elles ne tenaient pas à épouser un paralysé, si royal fut-il. Trois autres jeunes filles restèrent une semaine de plus au terme de laquelle elles arrivèrent à la conclusion qu’un homme d’un caractère aussi morose que l’était le prince Gotlam ferait un bien mauvais mari et qu’il vaudrait mieux pour elles chercher ailleurs.

          Une autre jeune fille avait basé ses espoirs sur sa marraine qui était fée mais elle eut beau avec l’aide de celle ci jeter de multiples sorts au prince pour qu’il retrouve la santé et tombe amoureux d’elle, rien n’y fit. Le prince semblait environné d’une magie trop puissante pour qu’il soit possible de lutter contre elle.

          Le prince demanda à son père le départ d’une des autres candidates en lui expliquant qu’elle lui cassait les oreilles. La jeune fille s’était mise dans l’idée de le distraire en lui racontant sa vie et comme elle était prétentieuse comme tout, le récit était vite devenu « comment j’ai réussi le plus délicieux gâteau jamais réalisé », « comment j’ai porté la plus belle robe qu’il soit possible d’imaginer » etc…

          Sur les quatre postulantes qui restaient, l’une d’elles tomba éperdument amoureuse d’un des seigneurs de la cour auquel le Roi consentit à la marier et une autre s’enfuit à cheval avec l’un des palefreniers vers une contrée plus chaude et plus accueillante.

          Les deux jeunes filles qui restaient venaient l’une du Nord et l’autre du Sud. Celle qui venait du Nord était une solide brune qui n’avait pas froid aux yeux montant à cheval et tirant à l’arc comme un homme. Son père n’avait que peu de fortune et l’avait envoyé là dans l’espoir qu’elle fit un mariage susceptible d’améliorer les finances de la famille. Mais la jeune fille ne trouvait pas le prince à son goût du tout. Elle restait là parce qu’elle était mieux nourrie, mieux logée et s’amusait plus que chez elle. Elle craignait la colère de son père si elle rentrait dans son pays sans être mariée.

 

          Ainsi, sans qu’il le sache car il se désintéressait de la question, tous les espoirs du prince ne pouvaient donc reposer que sur une seule jeune fille. Celle ci, originaire du Sud, c’est à dire précisément de l’autre côté de la rivière maudite, était une rousse flamboyante nommée Aurore.

          Aurore voulait comprendre le prince afin de pouvoir l’aider. C’est pourquoi elle se mit petit à petit à le suivre discrètement dans tous ses déplacements et ne tarda pas à être intriguée par l’heure quotidienne qu’il passait au bord de la rivière en tête à tête avec un cygne.

          Dans le pays d’où venait la jeune fille, la rivière maudite avait fait aussi des dommages sur les habitants. Il était question par exemple d’un petit garçon de son village qui se serait transformé en caneton.

 

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Connaissant cette histoire, Aurore pensa que le cygne devait être une personne ensorcelée et que pour trouver la clé du mystère, il suffirait de suivre le cygne lorsqu’il quitterait le prince. Le malheureux Gotlam ne pouvait bien sûr être assez rapide pour tenter de le faire avec son fauteuil roulant.

 

          Un après-midi, la jeune fille fit ce qu’elle avait décidé. Elle emmena avec elle un petit sac contenant nourriture, boisson, couteau et vêtements de rechange puis se mit à suivre le cygne en se cachant dans les buissons et derrière les arbres afin de n’être vue ni de l’animal ni du prince.

          La filature dura jusqu’à la tombée de la nuit et la conduisit bien au delà de la propriété du Roi. Alors qu’elle avait marché près de quatre heures et qu’elle commençait à perdre espoir de connaître quelque révélation capitale par le biais de cette observation, le cygne arriva à une caverne qui bordait la rivière. C’était une très grande caverne ou plus précisément une sorte de rocher composé d’un étrange assemblage de cavernes et de grottes. De sa vie, la jeune fille n’avait jamais rien vu de semblable et cela lui parut être plutôt l’œuvre d’une puissante magie que celle de la nature.

 

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          Certaines ouvertures de la grotte donnaient sur la rivière et d’autres sur la berge. Avec hésitation, Aurore entra par une de ces ouvertures traçant tous les deux mètres un trait à la craie sur l’une des parois qui l’entouraient afin de ne pas se perdre dans ce dédale de galeries. Elle se promit en elle même de rebrousser chemin plutôt que de courir le risque de tremper les pieds dans l’eau.

 

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          Au bout d’un certain temps qui, dans la quasi obscurité où elle se trouvait, lui parut fort long, elle arriva sur une sorte de promontoire d’où elle dominait une gigantesque salle voûtée comprenant une sorte de plage aménagée où la rivière venait échouer.


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Sous ses yeux stupéfaits, différents animaux (cygnes, canards, poissons et grenouilles) sortirent de l’eau et se changèrent en personnes humaines.

 

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          Assisse sur une sorte de trône de pierre grossier recouvert de mousse, une très vieille femme très laide observait la scène en ricanant.

-Dormez bien, mes petits, leur dit-elle. Aujourd’hui encore vous avez accompli ma vengeance. De mois en mois, vous êtes plus nombreux à subir l’envoûtement. Peu m’importe que certains d’entre vous meurent puisque d’autres viennent leur succéder. Le jour où vous serez en nombre suffisant, je vous jetterai un sortilège qui vous transformera en redoutables guerriers et c’est à la tête d’une armée que j’attaquerai le château du Roi Harold. Cela fait des siècles que j’attends ce moment et il ne saurait tarder à présent. Rêvez à ce jour de gloire, misérables que vous êtes, dit-elle avec un gloussement sinistre puis elle se leva pour se retirer dans une caverne voisine.

 

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          Peu après qu’elle eut disparu, ses prisonniers se mirent à parler.

-Cette vie est un enfer, dit un homme. En être réduit à croasser dès que nous sortons de cette grotte enchantée et être obligés d’en sortir sous peine d’être tués, notre sort est-il sans espoir ?

-J’ai entendu dire qu’il y a un moyen de rompre l’enchantement, dit une jeune fille blonde. Ma nourrice m’avait raconté qu’une personne au cœur pur, n’ayant pas subi l’ensorcellement, pourrait tuer la sorcière à condition de lui enfoncer un couteau en plein cœur.

-C’est sans espoir, te dis-je, répéta l’homme-crapaud. Comment quelqu’un qui n’a pas été ensorcelé pourrait-il connaître l’existence de cet endroit ?

 

          Aurore entendit cette conversation et se réjouit car elle sut ce qu’elle avait à faire. Elle mangea et but tout ce qu’elle avait emporté dans son sac puis lorsque les malheureux ensorcelés se furent endormis et que la seule clarté répandue dans la grotte fut celle du reflet de la lune sur l’eau, elle se risqua en bas jusqu’à la caverne où elle avait vu disparaître la sorcière. Celle ci ronflait bruyamment la tête reposant sur un sac de pièces d’or et ses longs doigts crochus s’enfonçant dans l’épaisseur du matelas.

 

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          Aurore sortit son couteau de sa besace, prit son courage à deux mains et se jetant rapidement sur la sorcière, lui planta d’un coup sec et décisif le couteau en plein cœur. Sous le choc, la diablesse ouvrit les yeux et poussant un grand cri, expira.

Aussitôt, tout ce qui avait été l’œuvre de la sorcière prit fin et la montagne de grottes commença à s’écrouler. L’enchantement était rompu. Toutes les personnes qui dormaient dans la caverne s’éveillèrent et se hâtèrent de s’enfuir.

Là bas, plus au Nord, le prince Gotlam sortit aussi de son sommeil et constata avec une joie sans égales que sa jambe n’était plus paralysée.

 

Le lendemain, Aurore et Joia revinrent au château et racontèrent ce qui s’était passé. Joia, qui était devenue une belle jeune fille, avait pris la forme d’un cygne pendant toutes ces années. Elle n’avait osé tout d’abord s’éloigner de la caverne de la sorcière restant avec ses infortunés compagnons puis, de plus en plus nostalgique du temps passé, avait pris le risque d’aller jusque dans le parc du château où voir Gotlam tous les jours au bord de la rivière avait été la seule consolation de sa triste existence.

-Puisque tu m’as rendu la joie de vivre, Aurore, je t’épouserai donc, dit Gotlam.

-Je vous désiste de cette promesse, mon prince, lui répondit la jeune fille car je vois bien que c’est Joia que vous aimez et qu’elle aussi vous aime. Je n’ai été que le modeste instrument de vos retrouvailles.

 

          Gotlam et Joia, qui s’aimaient plus que jamais en effet, se marièrent donc et régnèrent avec sagesse et justice sur tout le pays quand le Roi Harold et la Reine Gwendoline furent morts.

          Aurore rentra chez elle où elle épousa le petit garçon de son village qui avait été transformé en caneton et était devenu un beau jeune homme depuis.

La rivière n’est plus ensorcelée et de chacune de ses rives, la pêche y est excellente.

 

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          En mémoire de cette aventure, les cygnes sont traités avec une bienveillance particulière dans tous les royaumes environnants. Le Roi Gotlam, la Reine Joia et leurs enfants leur distribuent tous les jours du pain à l’heure où Joia apparaissait auparavant à son prince sous la forme d’un cygne.

 

 

un conte de Sandrine Liochon


illustré par Arnaud Moltini