L'éléphant et la souris

 

Bien des souffles de vent ont emporté l’histoire que je vais vous raconter pour la colporter aux quatre coins du monde.

Dans la cour du palais rutilant d’un marajah connu dans toute l’Inde vivait un groupe d’éléphants. Il en était un qui s’appelait Oh délices ! parce que c’est ce qu’avait dit le fils du marajah la première fois qu’il était monté sur son dos. A cause de cela, il avait un traitement privilégié par rapport aux autres éléphants. Il était baigné deux fois par jour dans le fleuve par son cornac et recevait les mets les plus délicieux. Pour les cérémonies d’apparat, c’est toujours lui que montait le fils du marajah.

 

             Or, un jour, un nouvel éléphant arriva dans le troupeau. Il était plus jeune que tous les autres et devint la monture du jeune marajah.

            Oh délices ! fut très triste ce jour là car il se sentit délaissé. Désormais, moins d’attentions lui étaient accordées.

            Toutefois, alors qu’il avait la tête basse, tristement plongé dans ses réflexions, il sentit une forte odeur de brûlé.

            Son enclos était près des cuisines et il vit une fumée épaisse qui en sortait. Oh délices ! prit le plus d’eau qu’il put pomper du bassin dans sa trompe et la projeta par la fenêtre ouverte de la cuisine. Il recommença son action à plusieurs reprises jusqu’à l’extinction du feu. Puis il se mit à barrir pour appeler son ami cuisinier qu’il ne voyait pas se manifester.

            L’homme n’apparaissant pas, Oh délices ! osa s’introduire pour la première fois dans la cuisine. Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir, étendus sur le sol, inertes, le cuisinier côte à côte avec une souris.

            A l’aide de sa trompe, il les emporta à l’extérieur et leur souffla une gerbe d’eau à la figure pour les réanimer. Tous deux reprirent connaissance et se confondirent en remerciements. Le cuisinier lui promit qu’il aurait tout ce qu’il voudrait à manger jusqu’à sa mort.

            Quant à la souris, elle proposa à l’éléphant de le distraire en venant tous les jours lui raconter les potins du palais. Oh délices ! accepta car il était un animal exceptionnel en ce qu’il était le seul éléphant au monde à ne pas avoir peur des souris.

 

            Les jours passèrent, l’amitié grandit entre l’éléphant et la souris ce qui surprenait les congénères de l’un comme de l’autre.

            Mais, un matin, la souris arriva à toute vitesse, les moustaches toutes retournées.

-J’ai appris une nouvelle qui te concerne, dit-elle. Elle vient directement de la bouche du marajah.

-Qu’annonce t’elle, souricette ?

-Tu vas être mis à la retraite et vendu à un zoo car tu es trop vieux pour servir maintenant.

-Qu’y a-t-il de si grave ? Si c’est la volonté de sa Majesté…

-Tu seras séparé de moi et de notre ami, le cuisinier. Tu seras sans liberté. Tu ne seras plus traité avec considération et, surtout, tu seras en cage.

- Que peut-on y faire ?

- Laisse-moi-y réfléchir et demander conseil au cuisinier. Nous te devons la vie, laisse nous trouver un moyen pour te libérer.

            Il fut décidé que, la nuit même, le cuisinier vêtu des vêtements du cornac, ferait sortir l’éléphant au nez et à la barbe des gardes de l’enceinte du palais. Puis il le conduirait ainsi que la souris à l’orée de la forêt avec des provisions. Là, les deux animaux devraient se chercher un nouveau foyer dans la jungle.

            Tout se passa comme prévu. Les deux mammifères entrèrent dans la forêt et firent leurs adieux au cuisinier.

 

            Leurs débuts dans la jungle furent difficiles.

            Tous les animaux qu’ils rencontraient se méfiaient de la souris car ils n’en n’avaient jamais vu.

            Un jour, ils aperçurent de loin un troupeau d’éléphants. Oh délices ! observa ses comparses et fut saisi d’une irrésistible envie de les rejoindre. La souris comprit qu’il ne pourrait le faire avec elle puisque les autres éléphants ont peur des souris alors elle proposa de le quitter et de retourner au palais.

            Mais l’éléphant, désormais, ne pouvait plus se passer de sa meilleure amie alors il eut une idée.

-Puisque les autres éléphants de la jungle n’ont jamais vu une souris et qu’ils ont peur de ce seul mot, je vais te prénommer Ratabidus et ils t’accepteront parmi eux.

 

            Ainsi fit Oh délices ! Ratabidus, notre souricette, prit place au milieu de la troupe d’éléphants et fut accueillie avec amitié et intérêt.

            Depuis ce jour, dans cette jungle, les éléphants vivent en harmonie avec les souris.

            Il arrive donc parfois que l’on ait peur d’une chose uniquement à cause de son nom et que cette sotte frayeur nous empêche de l’apprécier à sa juste valeur.

 

Un conte animalier de Sandrine Liochon et Igor Weislinger