A moitié-elfe

 

 

Il était une fois, il y a de cela si longtemps qu’une poule de ce temps-là a pour descendance un plein poulailler aujourd’hui, une exquise jeune fille, nommée Colla, qui possédait un grand talent. Nul ne s’y entendait comme elle pour couper les fruits et en faire de la compote. Elle-même présentait l’aspect tendre d’un fruit frais, croquant et bien juteux. Le rouge de ses joues et le parfum de sa peau n’avaient rien à envier à la plus succulente des pommes.

          Sa compote étant la meilleure de tout le royaume,  le roi avait fait d’elle sa fournisseuse attitrée. C’était un roi cruel que tous ses sujets craignaient fort mais, lorsqu’il venait de goûter à la compote de Colla, il devenait, l’espace de quelques heures, aussi doux qu’un agneau. Malheureusement, cela ne durait pas longtemps. Ce triste roi avait l’aspect d’un arbre sec et desséché auquel seul cette merveilleuse compote redonnait un peu de sève.

          Colla et ses parents avaient un verger magnifique, d’où la jeune fille tirait les pommes et les poires dont elle faisait ses délicieuses compotes.

 

          Mais, il advint qu’une année, une sécheresse terrible s’abattit sur tout le pays et aucun arbre ne donna de fruit. Malgré cela, le roi, aussi insouciant et égoïste qu’à l’accoutumée, réclamait sa compote et menaçait de couper la tête de Colla, si elle ne lui apportait pas dans les plus brefs délais.

 

          Ce matin-là, un elfe, qui était sorti de la forêt voisine, entendit les pleurs de la jeune fille. Il entra dans le verger et demanda :

-Eh bien, ma belle, qu’as-tu donc à te chagriner ainsi ?

          Colla vit un beau jeune homme, dont l’épaisse chevelure touffue cachait les oreilles pointues. Touchée par son air de bonté et la vive intelligence de ses yeux bruns, elle conta son chagrin à l’elfe lequel, ému par sa beauté, lui offrit de lui venir en aide sous deux conditions :

-Si je te procure les fruits dont tu as besoin, tu devras devenir ma femme et garder le secret absolu sur tout ce que tu verras et entendras.

          La jeune fille sécha ses pleurs et promit, en posant ses mains sur celles de son fiancé qui les baisa respectueusement.

          Il lui révéla alors qu’il était non pas un être humain mais l’elfe Euridus et il ajouta :

-Je serai à tes côtés tant que nul autre que toi ne saura qui je suis. Si un humain, quel qu’il soit, a connaissance de ma vraie nature, je devrais disparaître pour préserver mon secret et tu ne me reverras plus.

 

          Sept ans durant, ils vécurent ainsi dans le bonheur le plus parfait et de leur union naquit un fils, Esyus.

 

          Cependant, un jour, le roi, devenu avec l’âge plus tyrannique que jamais, convoqua Colla à la cour et exigea d’elle qu’elle reste désormais à demeure dans son château, utilisant les fruits royaux pour ses compotes, car il craignait trop de perdre une femme si habile à charmer son palais. Elle tenta de fuir mais les gardes du roi la rattrapèrent avant qu’elle ait atteint les grilles du parc du château. Elle fut mise au cachot et, désespérée, appela son mari à son secours. Il la délivra grâce à ses pouvoirs mais le roi, qui était à sa fenêtre, le vit arracher d’un seul éclair de ses yeux la grille qui scellait la fenêtre du cachot. Le souverain se mit à pousser de hauts cris, alertant sa garde.

          L’elfe mit sa femme et son fils en lieu sûr dans une autre région puis dut les abandonner ainsi qu’il l’avait prédit car il était recherché dans tout le pays. Sa femme et son fils, dans une cabane de bois au fond d’une région désolée, échappaient aux poursuites du fait qu’ils vivaient loin de l’elfe et que seul celui-ci était recherché mais Colla dépérissait sans son cher époux.

 

          Dix ans s’écoulèrent. Le roi, dont le caractère était devenu de plus en plus aigre au fil du temps sans les compotes pour l’adoucir, mourut.

          Esyus, qui était alors âgé de treize ans, résolut de partir à la recherche de son père.

-A présent que le roi, seul témoin de ses pouvoirs, est mort, mon père pourra revenir vivre avec nous, dit-il à sa mère ,qui l’approuva et se désola de se sentir trop faible pour l’accompagner.

 

          L’adolescent partit. Il fit route dix jours et dix nuits avant de se retrouver dans la région où il avait vu le jour. Là, il trouva que les choses avaient bien changé. Il découvrit en friche le verger si cher à sa mère. Seuls quelques fruits avaient mûri de-ci delà. Le garçon vit une pomme à terre et, comme il avait grand faim, il la ramassa et mordit dedans avec appétit.

          Aussitôt, une ombre surgit derrière lui  et une voix menaçante lui demanda :

-Que fais-tu ici ? De quel droit manges-tu ce fruit ?

-Ce verger était à ma mère. Ce fruit est mien, répondit fermement Esyus.

-Mon fils ! s’écria l’apparition, sortant de l’ombre.

          Euridus, car c’était bien lui, et Esyus, se jetèrent dans les bras l’un de l’autre.

          L’elfe conta à son fils que, revenu parmi les siens, il s’y était senti étranger et venait souvent la nuit errer dans ce verger, qui lui rappelait son bonheur perdu.

          Esyus lui apprit la mort du roi et le ramena auprès de sa mère. Colla se sentit mieux dès qu’elle vit son époux. Elle guérit et tous deux retrouvèrent leur joie de vivre.

          Mais Esyus, à présent, était saisi de curiosité quant à ses origines et il repartit en quête du monde des elfes. Il pénétra dans la forêt interdite aux humains. Il craignait un accueil méfiant de la part des elfes mais, durant les dernières décennies, beaucoup d’entre eux s’étaient unis à des humains pour renouveler leur race. Esyus n’était donc pas le seul à être à moitié-elfe. Il y avait en particulier une jeune fille mi humaine mi elfe qui était d’une si grande beauté que tous les elfes la courtisaient. Esyus, dès qu’il la vit, en tomba amoureux tout comme eux mais il ne savait comment la conquérir car les elfes avaient tous maintes richesses à lui offrir tandis que lui-même était pauvre.

          Pourtant, Esopia, n’étant qu’à moitié elfe, avait une faiblesse très humaine : la gourmandise. Esyus comprit alors qu’il pouvait en tirer parti. Il appela à lui des tréfonds de sa mémoire tous les souvenirs qu’il avait de la manière dont sa mère exécutait ses si remarquables compotes et, aidé de ses dons, il en réalisa une plus extraordinaire encore que toutes celles que Colla avait faites. Son arôme était telle qu’elle attirait toutes les créatures vivantes à des lieux à la ronde. Esopia fut la première à y succomber et consentit à épouser ce magicien qui ensorcelait son palais.

 

          Eux-mêmes et leur descendance vécurent très heureux dans la forêt interdite qu’ils luttent toujours pour préserver de la convoitise humaine tandis que le verger refleurit sous les bons soins de Colla et d’Euridus.

 

 

 Un conte de Sandrine Liochon