L'éternel fiancé

Un matin, il y a des milliers et des milliers de matins de cela, le soleil s’était levé sur une belle et froide journée d’automne. La lumière éclairait la route sur laquelle marchait d’un pas indifférent et monotone un jeune homme. Il ne voyait pas le beau soleil. Une jeune paysanne, qui passait à son côté, le regarda avec intérêt et lui sourit mais il ne la vit pas non plus. Rien, pas même les feuilles mortes qui se trouvaient à ses pieds, ne retenait son regard. Il ne regardait pas le monde, il ne voyait que ce qui se trouvait à l’intérieur de lui même.

          Peu lui importait qu’il fasse beau, qu’il pleuve ou qu’il vente. A l’intérieur de lui, le temps était toujours le même : gris et maussade. Il avait repris la route sans savoir où il irait et cette incertitude, loin de le remplir de l’exaltation que ressentent certains à l’idée d’une aventure possible, ne faisait qu’ajouter à sa morne désillusion.

          Quand Richard regardait derrière lui, il ne voyait qu’une longue et implacable succession d’échecs. Etait-il un raté ? Etait-il malchanceux ? Peut-être était ce les deux !

 

          Tout avait commencé le jour où il avait rencontré Madeleine. Richard était alors garçon boucher et Madeleine travaillait chez la boulangère d’à côté. Elle sentait bon le pain chaud et mettait toujours en réserve quelque friandise pour Richard. Le jeune homme finit par s’éprendre sérieusement d’elle et lui demanda de l’épouser. La jeune fille accepta la bague qu’il lui remit. Richard pensait avoir trouvé le bonheur mais, petit à petit, l’attitude de sa fiancée à son égard changea. Elle devint de plus en plus froide avec lui, manqua plusieurs de leurs rendez-vous et finit par lui rendre sa bague en lui disant qu’elle ne voulait plus l’épouser.

          Le jeune homme, très peiné, décida de quitter la ville pour l’oublier. Il devint commis livreur et rencontra chez une vieille dame une charmante demoiselle de compagnie nommée Margot. Margot lui fit peu à peu oublier Madeleine. Il finit par l’aimer tant et si bien qu’à elle aussi, il lui demanda d’être sa femme. Elle y consentit. Mais, une fois de plus, l’idylle ne dura pas longtemps et, sans que Richard comprit pourquoi, la jeune fille rompit.

          L’éternel fiancé était au bord de la dépression quand il rencontra Adèle qui était lavandière pour le compte d’une blanchisseuse. Grâce à elle, il eut durant un temps le linge le plus propre et le plus blanc qu’il n’avait jamais eu. Malheureusement, cette fois encore, la romance ne dura pas et le pauvre jeune homme, qui se sentait plus seul que jamais, se résolut à reprendre la route.

          Et, tandis qu’il marchait ainsi, sous les rayons du soleil indifférent à sa douleur, il se demandait ce qu’il avait bien pu faire au Ciel pour avoir à supporter un tel destin.

 

          Le soir venant, il fit halte dans une ferme où il quémanda un peu de pain et de fromage. Les paysans qui vivaient là, qui étaient de forts braves gens, furent bien intrigués de le voir si déprimé et lui demandèrent ce qui le chagrinait tant. Richard leur raconta son histoire.

-M’est avis qu’il y a quelque ensorcèlement là-dessous, grommela la paysanne. Vu que vous êtes pas mal de votre personne et que l’ouvrage ne vous rebute pas, vous devriez avoir déjà chaussure à votre pied. Peut être bien que si vous alliez demander conseil au centaure…

-A qui ? interrogea le jeune homme, interloqué.

-Ben, voilà, dit le paysan, il se trouve que, dans la forêt qui débute derrière notre ferme, vit tout un groupe de centaures. J’en ai déjà vu un plusieurs fois. Même que c’est fort gênant pour nous qu’ils soient là car ils nous interdisent de chasser dans « leur » forêt, disent-ils. Mais, enfin, ils veulent bien que des êtres humains pénètrent dans les bois à condition que leurs intentions soient pures. Ces centaures ont un chef, appelé Biche Œil Clair, qui est plein de sagesse et au moins centenaire, je crois. C’est à lui que vous devriez vous adresser.

-Après tout dit le jeune homme, l’œil soudainement illuminé par un éclair d’intérêt, je n’ai rien à perdre à essayer de demander conseil à ce centaure. Je n’ai jamais rencontré une de ces étranges créatures. A vrai dire, je doutais même de leur existence jusqu’alors et je suis fort curieux d’en voir un en chair et en os. Si un tel être ne peut m’aider, qui le pourrait ?

 

          C’est ainsi que le lendemain, Richard pénétra dans la forêt, le cœur battant, regardant cette fois avec intérêt autour de lui, impatient de faire la connaissance de l’étrange peuplade qui vivait en ces lieux.

          Au bout d’une heure de marche, il n’avait croisé nul autre être vivant qu’un lièvre qui avait fui à son approche et il décida de s’asseoir quelques instants sur une grosse pierre moussue pour se reposer. Alors, surgit derrière lui, avant même qu’il ait eu le temps de le voir, un magnifique centaure qui faisait bien deux têtes de plus que lui.

-Qui es tu et que fais tu dans notre forêt ? gronda t’il.

-Je ne suis qu’un pauvre malheureux qui a besoin de l’aide et des conseils de ton chef Biche Œil Clair, dit le jeune homme.

-Pourquoi les centaures aideraient-ils les êtres humains ? reprit l’étrange créature.

-Parce que les centaures sont à moitié humains, rétorqua Richard.

-On peut dire que c’est une demie bonne raison, grommela le cheval à visage humain. Notre chef décidera si tu es digne ou non d’être aidé. Suis-moi.

 

          Le cœur battant, l’éternel fiancé suivit son fascinant guide. Vu de dos, le centaure ressemblait vraiment à un cheval, ses longs cheveux bruns s’apparentant à une crinière. Mais, vu de face, son regard, qui n’était ni celui d’un cheval ni celui d’un être humain, remplissait le jeune homme d’un indicible malaise.

          Au cœur de la forêt, les deux marcheurs atteignirent le village des centaures. Leurs déconcertantes maisons de bois et de pierre tenaient à la fois de l’écurie et de la ferme. Richard se demanda s’ils étaient carnivores ou herbivores mais songea que c’était le genre de questions à éviter de leur poser s’il tenait à rester en vie.

          Son guide le planta là. Tout un groupe de centaures l’observa avec méfiance jusqu’à ce que leur chef arrive. Il était plus grand encore que les autres centaures et portait bien son nom de Biche Œil Clair car son regard ressemblait à un ciel d’été parfaitement dégagé. Il sentait tout à la fois le cheval et le chèvrefeuille.

-Et bien, humain, que me veux- tu ? lui demanda-t-il d’une voix basse et caverneuse.

          Richard fit une petite courbette et lui conta son histoire. Les autres centaures écoutaient aussi et se rapprochèrent petit à petit de lui jusqu’à l’entourer pour bien entendre ce qu’il disait.

-Je suis de l’avis des paysans qui t’ont accueilli, dit Biche Œil Clair. Je sens sur toi un ensorcèlement. Ce n’est certainement pas un hasard si tout cela t’arrive.

-Pourquoi m’aurait-on jeté un sort ? demanda Richard. Je n’ai causé de tort à personne.

-Le sort n’est peut être pas sur toi mais sur un objet que tu portes. Retires tout ce que tu as sur le corps et attends dans ma maison. Je vais examiner chaque objet.

          Grelottant dans la paille sous les yeux d’un bébé centaure aussi effrayé que lui, l’éternel fiancé attendit avec anxiété le verdict.

          Biche Œil Clair finit par le rappeler et lui dire :

-C’est la bague que tu as donné à chacune des jeunes filles que tu as voulu épouser qui est maudite. D’où la tiens-tu ?

-Je l’ai acheté chez un joaillier.

-Peut être suffirait-il que tu t’en débarrasses pour que le maléfice soit rompu mais ce n’est pas certain. Il vaut mieux que tu la gardes pour l’instant et que tu la montres au crapaud de l’étang sous le pont vert. C’est un expert en sortilèges car il est lui même devenu crapaud suite à un maléfice qui lui a été jeté.

 

          Le jeune homme remercia puis poursuivit sa route dans la forêt. Grâce aux indications de Biche Œil Clair, il trouva aisément l’étang sous le pont vert. Ce pont avait certainement été construit par les centaures car il ne ressemblait en rien à ceux que font les hommes. Il avait l’aspect d’un X. Richard se mit au centre et chantonna :

 

Crapaud, petit crapaud

Tout joli, tout beau

Toi qui ensorcelé fut

Et jamais désenchanté ne fut

Viens donc un peu par ici

Car tu as en moi un ami

 

          Aussitôt, un gros crapaud bondit hors de l’eau, se percha sur un nénuphar et dit, d’une drôle de voix :

-Me voici, que me veux-tu ?

-On m’a dit que vous étiez expert en sortilèges. Est-ce vrai ? demanda l’éternel fiancé.

-Tout ce qu’il y a de plus vrai, dit le crapaud. Il n’y a pas un an, j’étais un beau jeune homme comme toi. Une méchante reine un peu sorcière m’a métamorphosé en crapaud car elle était en colère que je ne demande pas la main de sa fille. Elle a dit que seule une jeune fille qui aurait perdu son bracelet dans l’étang pourrait me délivrer de ce sort en me donnant un baiser. La jeune fille est venue, je lui aie rendu son bracelet mais j’ai refusé son baiser car elle était vraiment trop laide et trop désagréable pour que j’ai envie de l’épouser. Je suis bien plus heureux dans cet étang avec une charmante grenouille que j’ai rencontré. Les centaures sont mes amis et il y a plein de succulents moustiques à savourer dans les parages. Et toi ? Quel est ton problème ? Car j’ai l’habitude, je ne reçois des visites que de personnes qui ont des ennuis.

-Je ne fais pas exception à la règle, soupira Richard qui lui conta son histoire et lui montra la bague.

          Le crapaud la toucha de la patte et sauta aussitôt en l’air.

-Sapristi ! dit-il, c’est un sortilège rudement puissant. Il ne disparaîtra que lorsque tu auras rendu cette bague à sa légitime propriétaire. Tu ne pourras pas te marier avant car cette bague est une bague de fiançailles et la jeune fille qui l’a reçu doit la récupérer. Tu ne peux fonder ton bonheur sur le malheur de cette fille. Tu ne pourras être heureux que si elle l’est aussi. Retourne voir celui qui t’a vendu cette bague.

          Un croassement retentit à l’autre bout de l’étang.

-Je t’ai dit tout ce que j’avais à te dire. Ma fiancée m’appelle. A bon entendeur, salut ! dit le crapaud qui, en quelques bonds rapides, rejoignit sa bien-aimée.

 

          L’éternel fiancé se résolut à suivre les conseils du crapaud. Il sortit de la forêt par où il en était entré et retourna passer la nuit dans la ferme où il avait été hébergé la nuit précédente. Il fut accueilli tel un revenant. Les paysans lui firent répéter maintes et maintes fois son histoire afin de la connaître par cœur pour pouvoir la raconter à ceux de leur village lors des veillées.

 

          Cinq jours plus tard, Richard était de retour à Tilijoli, la ville où il était né et avait passé toute sa jeunesse. Il avait oublié, depuis le temps qu’il était sur les routes, à quel point c’était une belle ville et il décida de s’y établir définitivement s’il parvenait à conjurer l’enchantement dont il était victime.

          Il retrouva sans peine la boutique du joaillier.

-Oui, c’est bien chez moi que tu as acheté cette bague dit le joaillier mais, passé trois mois, je ne reprends pas les articles que j’ai vendu.

-Je ne veux pas la vendre, je veux la restituer à la jeune fille à laquelle elle appartenait.

-Dans ce cas, c’est facile car ce bijou était à ma fille, dit le bijoutier qui disparut dans l’arrière boutique et cria :

« Katleen ! Katleen ! »

 

          Une jeune fille d’une beauté irradiante descendit l’escalier. Elle était bien faite pour être fille de bijoutier car sa peau était plus nacrée que la plus pure des perles, ses cheveux plus dorés que l’or du bijou le plus étincelant et ses yeux avaient un éclat que nul diamant ne pouvait égaler.

          Un client entrant dans le magasin, le joaillier invita le jeune homme à passer dans l’arrière boutique pour raconter à sa fille ce qui l’amenait.

          Katleen écouta l’histoire de Richard avec le plus vif intérêt.

-Je suis désolée que ma bague t’ait porté malheur, lui dit-elle. Un charmant jeune homme l’avait acheté à mon père pour me l’offrir mais il a dû partir à la guerre où il est mort. Mon père m’a contrainte à remettre la bague en vente me persuadant que l’on m’en offrirait bientôt une autre. Mais cet objet était plus que tout cher à mon cœur et j’ai versé bien des larmes en m’en séparant. C’est ma défunte mère, qui était fée, qui avait fait ce bijou et la plupart de ceux qui se trouvent dans cette boutique. Sans doute avait-elle jeté un sort à cette bague qui fait que ce bijou ne peut avoir qu’un seul et unique propriétaire, en l’occurrence moi.

-Sans doute, dit le jeune homme et je suis heureux de pouvoir vous le restituer. Peut-être vais-je enfin cesser maintenant d’être « l’éternel fiancé » pour devenir un heureux époux.

          Il glissa la bague au doigt de la jeune fille, émit maints souhaits pour son bonheur puis voulut se lever. Il n’y parvint pas. Il semblait comme cloué au tabouret sur lequel il était assis. La jeune fille tenta de soulever le tabouret lui même mais sans succès car le siège semblait, comme par magie, fixé au sol.

-Je crois que j’ai compris, dit la jeune fille. Le fait que vous m’ayez passé la bague au doigt fait de vous mon fiancé. Si vous ne me demandez pas en mariage, vous risquez de rester fixé là pour toujours.

-Si ce n’est que cela, je me ferai un plaisir d’y remédier, dit Richard. Je vous ai trouvée exquise dès le premier instant où je vous ai vue. Votre beauté est sans égale. Rien qu’à vous regarder, j’en ai le cœur qui bat la chamade. Nulle femme ne m’a jamais bouleversé comme vous me bouleversez. Me feriez-vous l’honneur de devenir ma femme ?

-Avec joie, dit Katleen. Je sens que, dans les profondeurs de votre regard, j’oublierai jusqu’à l’ombre de mon ancien fiancé.

 

          Aussitôt, comme par miracle, le jeune homme put se lever. Mieux, le tabouret le propulsa littéralement en avant vers la jeune fille et un baiser scella leur engagement avant qu’ils aient seulement compris comment ils s’étaient retrouvés dans les bras l’un de l’autre.

          Et le jeune couple fut heureux si heureux si longtemps que, comme par contagion, les yeux de Richard ne tardèrent pas eux aussi à scintiller comme des diamants.

 

 

 Sandrine Liochon