La maladie du jardinier

Il était une fois un riche veuf qui avait trois filles : la première était belle, la seconde intelligente et la troisième était un peu des deux avec un petit quelque chose en plus qui n’appartenait qu’à elle.

          Depuis la mort de sa femme, le riche veuf dépérissait petit à petit et, lorsqu’il sentit qu’il allait mourir, il fit venir ses trois filles près de lui. Il légua à l’aînée, Capricia, son château, à la seconde, Neena, la ferme qui dépendait du château et à la troisième, Flora, il fit don de la cabane du jardinier et du petit jardin qui y était attenant. Sur ce, il mourut.

 

          Une fois passé le premier moment de détresse du à cette mort, les trois orphelines se ressaisirent.

          Capricia n’était pas intelligente mais elle était rusée. Elle pensa qu’elle se marierait plus aisément si ses deux cadettes n’habitaient plus le château aussi leur dit-elle :

-Mes sœurs, il est temps de partager notre héritage comme notre père en a émis le souhait. Veuillez quitter mon château pour aller qui, dans votre ferme, qui dans votre jardin.

          Neena, qui était maligne, savait que son père lui avait donné un lot à faire valoir et qu’elle saurait transformer cette ferme en une exploitation prospère. Mais, la cadette, Flora, ne pouvait s’empêcher d’être déçue. Elle avait toujours cru qu’elle était la préférée de son père mais voilà qu’il lui faisait pourtant un bien piètre présent en comparaison de ce qu’avaient obtenu ses sœurs.

 

          Elle prit ses affaires pour aller les mettre dans la cabane mais, en ouvrant la porte, elle poussa un petit cri de surprise. La maisonnette était habitée ! Et, en effet, le soir venu, survint un jeune homme qui lui dit qu’il était le jardinier, qu’il vivait là et qu’il était curieux de savoir ce qu’elle venait faire chez lui.

          La jeune fille lui raconta ce qui lui arrivait et le jeune homme fut effaré en comprenant qu’elle allait vivre ici.

-Comptez-vous me mettre à la porte ?

-Oh, non, dit Flora, c’est ce que ma sœur a fait pour moi alors, pour sûr, je connais la peine que cela cause d’être jeté hors de chez soi. D’ailleurs, si je vous chassais, qui s’occuperait des fleurs et des arbres fruitiers qui sont mon seul bien désormais ?

          Le jardinier, rassuré, lui dit qu’il s’appelait Œillet. Ils eurent tôt fait de s’entendre. Le jeune homme fit sa chambre au grenier laissant la pièce principale au rez de chaussée à la jeune fille. L’un en haut, l’autre en bas, ils étaient heureux comme des rois.

 

          Cette situation aurait pu durer toujours si Œillet n’était pas tombé malade. Cela lui prit un jour d’automne : sa peau commença à pâlir et à se couvrir de petits boutons. Au bout de quelques jours, son teint avait comme verdi. Les petits boutons sur sa peau paraissaient sur le point de bourgeonner comme ceux d’une plante. Flora, effarée, proposa d’appeler le médecin.

-Hélas ! Je crains que ce ne soit inutile lui répondit-il. J’ai du attraper la floringite.

-Qu’est ce que c’est que cela ? demanda la jeune fille, interloquée.

-C’est une maladie très rare. La personne qui l’attrape se transforme progressivement en arbre ou en fleur. Pour attraper une telle maladie, il faut avoir vécu toute sa vie dans un jardin et avoir des gênes de jardinier comme c’est mon cas car mon père et mon grand-père étaient eux aussi jardiniers.

-Il doit bien exister un remède à cette maladie, dit Flora. Dis moi ce qu’il en est et j’irai le chercher dussais-je aller jusqu’au bout de la Terre pour cela.

-C’est fort courageux de ta part mais je crains que tes efforts ne soient inutiles. Le seul remède connu est d’avaler un pétale de la fleur de Bibissi mais je ne sais pas où pousse cette fleur. Lorsque mon père a attrapé la floringite, ma mère est partie à la recherche de la fleur de Bibissi mais elle n’est jamais revenue de cette quête et mon père est mort un mois après.

-Peut-être a t’elle joué de malchance, répondit la jeune fille. Je ne vais pas passer un mois à ne rien faire d’autre que te regarder mourir. Je pars à la recherche de cette fleur miraculeuse et advienne ce qu’il adviendra.

 

          Sur ce, la jeune fille fit un balluchon et partit sur les routes. Elle marcha des jours et des jours, demandant à tous ceux qu’elle croisait où se trouvait la fleur de Bibissi mais personne n’avait jamais entendu parler de cette fleur.

          Un matin, Flora entra dans une grande ville où elle entendit vanter les mérites d’un homme nommé De Vanca dont tous disaient qu’il était un grand peintre et un grand inventeur. La voyageuse demanda où il habitait et alla frapper à la porte de la grande maison de bois à colombages qui lui fut indiquée.

          Au bout de quelques minutes, un homme hirsute dont la barbe semblait interminable vint lui ouvrir. Il portait une sorte de tunique blanche élimée et constellée de tâches de peinture.

-Veuillez excuser ma tenue et le désordre qui règne ici, lui dit-il, je suis en train de peindre une nouvelle toile. Que puis-je faire pour vous ?

-Je cherche la fleur de Bibissi déclara Flora.

-Ah, oui, je vois répondit le peintre. Il s’agit là d’une de mes œuvres qui est un peu ratée malheureusement.

-En quoi est-elle ratée ? interrogea Flora.

-Eh bien, c’est un tableau qui a été peint avec du jaune provenant d’une véritable fleur de Bibissi. En tant que tel, ce tableau a donc le pouvoir de guérir la floringite si une personne peut pénétrer dans la toile, saisir l’un des grains qui s’y trouvent et ressortir du tableau. Une femme a essayé, il y a vingt ans de cela et elle est restée bloquée dedans.

          Flora repensa à ce que lui avait dit Œillet à propos de ses parents et raconta ce qui l’amenait à De Vanca. L’inventeur lui confirma que c’était bien Jacinthe, la mère d’Œillet , qui était figée sur la toile.

 

          Quand la jeune fille vit la peinture, elle ne remarqua rien d’anormal. Cela représentait une femme dans un champ de fleurs jaunes qui était baissée en train de cueillir une de ces fleurs.

-N’y a t’il aucun remède pour la faire sortir de là ? demanda Flora.

-Je crains bien que non, répondit De Vanca, je suis inventeur et non pas magicien.

 

          La jeune fille se pencha sur la toile et vit la tristesse du visage de la femme qui y était représentée puis elle pensa à Œillet qui allait devenir un végétal comme son père.

          Alors, deux grosses larmes coulèrent de ses yeux et tombèrent sur la peinture précisément à l’emplacement où était figée Jacinthe. Et, miracle, ces larmes effacèrent la femme du tableau et elle réapparut dans la pièce aux yeux émerveillés du peintre et de Flora.

          En vingt ans, elle n’avait pas changé : être figée dans le tableau l’avait figée dans le temps. Elle n’avait rien perdu  de sa beauté et, mieux encore, elle tenait dans la main une fleur de Bibissi. Les deux femmes se racontèrent mutuellement leurs aventures, tombèrent dans les bras l’une de l’autre, firent leurs adieux à De Vanca et se hâtèrent de rentrer dans leur cher jardin.

          Là, Jacinthe frotta un pétale de la fleur magique contre le cèdre qu’était devenu son mari, Cyclamen, et celui-ci redevint aussitôt ce qu’il était vingt ans auparavant. Flora fit avaler un pétale guérisseur à Œillet qui, lui aussi, guérit immédiatement.

          Tous quatre semèrent les graines de pistil de la plante dans un coin du jardin. Ils sont désormais riches et ils possèdent un château avec une ferme plus beaux encore que les biens de Capricia et de Neena réunis car ils exportent partout dans le monde la fleur de Bibissi. Chaque année, ils en envoient un pot à De Vanca. La senteur de cette fleur stimule la créativité de l’inventeur qui ne cesse de réaliser de nouveaux chef-d’œuvres.

          Œillet et Flora se sont mariés et la jeune fille est heureuse et comblée dans sa nouvelle famille qui, murmure t’on, ne saurait tarder à s’agrandir encore vu la manière dont Flora a grossi ces derniers temps.

          « Finalement, se dit-elle, c’est à moi que papa a donné le plus beau lot ».