La queue de cheval

Il était un jour dans la jungle la plus touffue, la plus dense, la plus impénétrable, la plus fermée à l’homme, un royaume paradisiaque pour les animaux. Tout était admirablement préservé, il n’y avait pas même de sentier frayé par quelque explorateur, pas un voyageur en pirogue que les crocodiles puissent se mettre sous la dent.

            Dans ce magnifique fleuve vivait un hippopotame qui était très heureux. Il jouait toute la journée à se rouler dans la boue avec les siens et riait à pleines dents. Les singes pouvaient bien lui sauter sur le dos, les serpents d’eau pouvaient bien tenter d’enlacer ses pattes, la pluie et le tonnerre pouvaient toujours se manifester, rien ne lui faisait perdre sa bonne humeur. Seule le bouleversait l’indifférence d’une belle dame hippopotame qui s’ébattait sur la rive voisine.

            Un jour, un ricanement retentit sur la berge tout près de l’hippopotame. Interdit, l’hippopotame cessa ses jeux pour voir qui paraissait se moquer de lui. Ce n’était pas un singe mais une étrange créature qui marchait sur deux pattes et qui avait du tissu sur elle.

-Tu es un drôle d’animal, je n’ai jamais vu quelqu’un comme toi, dit l’hippopotame. Pourquoi tu te moques de moi ?

-Je suis un humain, dit la créature tout en continuant à ricaner.

-Vas-tu cesser ! dit l’hippopotame dont les joues commencèrent à rosir.

-J’ai vu mille hippopotames au moins qui étaient bien plus drôles que toi, tu es pathétique, tu devrais avoir honte de te montrer au grand jour. Tu es rudement maigre pour un hippopotame.

-On ne m’a jamais dit de telles âneries ! dit l’hippopotame, les joues virant au rouge.

            L’homme agita sa longue queue de cheval comme un fouet.

-Tu ne dois rien manger pour être aussi mince. Je vais te faire une proposition…

-Mais j’ai tout pour être heureux, je n’ai besoin de rien sauf que tu me fiches la paix.

            L’homme fit claquer sa queue de cheval contre un arbre.

-Si tu me promets ton premier enfant, je ferais de toi l’hippopotame le plus drôle du monde et tu pourras séduire ainsi la femelle hippopotame pour laquelle tu as un faible.

            L’homme revint trois jours de suite et le troisième, l’hippopotame exaspéré céda.

 

            Plus haut dans la savane vivait un troupeau de girafes. Parmi elles, il en était une que l’on remarquait car, contrairement aux autres, son cou était étrangement petit et elle n’avait pas de tâches sur le poil. Elle ne voyait pas ses défauts car toutes les autres girafes l’aimaient.

            Un jour qu’elle était en train de manger de l’herbe, elle entendit un ricanement. Un homme lui révéla qu’elle était différente, qu’elle était ridicule et lui offrit en échange de son âme de la rendre semblable aux autres girafes. Il revint à la charge trois jours de suite et, le troisième jour, la girafe accepta son marché.

            Dans la seule clairière de la jungle se prélassaient sous le soleil des lions. Parmi eux, il en était un qui parlait peu car lorsqu’il ouvrait sa gueule, les rugissements qu’il poussait étaient si faibles que l’on aurait dit des couinements de souris. Mais cela lui était égal car sa femme l’adorait ainsi, le trouvant plus doux que les autres lions.

            Cependant, un jour que le lion parlait, il entendit ricaner dans son dos. Un homme survint qui lui dit que sa voix était misérable et qu’il ne pourrait jamais devenir le roi des animaux avec une telle voix. L’homme promit au lion la voix la plus puissante de toute la jungle en échange de sa couronne une fois qu’il aurait été élu roi des animaux. L’égo du lion se sentit touché et le troisième jour, il accepta lui aussi l’offre.

 

            Le temps passa.

L’hippopotame séduisit la belle dont il rêvait et fut comblé jusqu’au jour où sa femme lui annonça qu’elle attendait un bébé. En un éclair, il se souvint de sa promesse et sut qu’il ne voulait pas la tenir. Il décida d’aller demander conseil à Dorgine, la seule humaine connue pour vivre dans la jungle, une grande guérisseuse qui trouvait des solutions à tout.

            La girafe fut tout d’abord en pleine santé et ravie de son nouvel aspect mais elle s’en lassa vite. Elle attrapait tout le temps le torticolis à cause de son nouveau cou auquel elle n’était pas habituée et elle se sentait de plus en plus inquiète quand à son avenir. Elle voulait aller au paradis des girafes avec les autres. Que lui arriverait-il si elle n’avait plus d’âme ? Elle décida d’aller demander conseil à la grande Dorgine.

            Le lion faisait maintenant retentir sa splendide voix partout. Il en était très fier sauf quand son épouse se bouchait les oreilles. Il eut sans peine la place de roi des animaux mais, une fois au sommet de sa gloire, il s’aperçut qu’un roi sans couronne est bien impropre à gouverner. Il résolut de demander un remède à Dorgine, la rebouteuse de la forêt.

            Les trois animaux se retrouvèrent au même moment dans la cabane dans le grand baobab où vivait Dorgine. Elle poussa de grands cris en entendant leurs récits.

-Vous avez tous les trois été victimes du grand Diabolus qui n’est autre que le Diable ! s’écria-t-elle.

-Mais que peut-on faire ? Quel remède y a-t-il pour ne pas lui donner ce qu’il demande ? interrogèrent-ils en chœur.

-Son pouvoir est dans son immense queue de cheval. Si vous lui coupez les cheveux, il ne pourra plus rien contre vous, sa queue du diable sera inoffensive et il retournera dans les ténèbres éternelles.

            Les trois animaux complotèrent de concert et décidèrent qu’à la venue prochaine du diable pour la naissance du petit hippopotame, ils passeraient à l’action.

            Le jour où le démon apparut sur la rive où se baignaient l’hippopotame et les siens, la girafe arriva brusquement par derrière et fit basculer le diable dans l’eau d’un coup de tête. L’hippopotame le maintint au sol d’un coup de son énorme patte et, d’un bond, le lion arrivant par derrière le scalpa d’un coup de crocs terrible. Le diable poussa un cri épouvantable et, sitôt libéré, il s’enfuit et on ne le revit jamais dans les parages.

            Quant aux trois animaux devenus grands amis, ils vécurent heureux pour toujours. Leurs vrais pouvoirs étaient leur amour et leur amitié indestructible.

 

Un conte de Sandrine Liochon et Igor Weislinger