Le prédicateur

Il y a de cela longtemps, si longtemps qu’à cette époque, on circulait encore à cheval sur des routes pas toujours pavées, vivait un jeune mage qui allait de village en village faisant des prédictions à ceux qu’il rencontrait en lisant l’avenir la nuit dans les étoiles. L’efficacité de la méthode laissait parfois à désirer mais lui fournissait tout de même de quoi subsister pour lui et son chien loup.

          En effet, avec ses longs cheveux bruns, ses sourcils et ses cils épais ainsi que ses yeux d’un vert déconcertant, le jeune homme séduisait et intriguait les villageoises qui lui prêtaient volontiers de mystérieux pouvoirs. Quand au chien, que son jeune maître avait trouvé tout bébé abandonné dans une poubelle, il étonnait tout le monde par son habilité à transporter différents objets en les tenant dans sa mâchoire.

 

          La nuit où commence notre histoire, Solféro, le jeune mage était bien heureux d’avoir son fidèle animal Gardio à ses côtés car il s’était enfoncé au cours de l’après-midi dans une épaisse forêt dont il n’avait pas pu sortir avant la tombée de la nuit ce qui allait l’obliger à dormir à la belle étoile.

          Résigné à cette situation à laquelle son existence errante l’avait accoutumé, le jeune homme fit un feu de camp, étendit ses couvertures sur le sol et dîna avec son chien des provisions achetées le matin même dans le dernier village qu’il avait rencontré avant de s’enfoncer dans les bois.

          Puis, fatigué, il ne tarda pas à s’endormir d’un sommeil profond aidé en cela par la nuit noire et le calme de la forêt à peine romppu de temps à autre par quelque hululement de hibou.

          Le dormeur fit un rêve étrange dans lequel sa mère défunte, qui avait été diseuse de bonne aventure et l’avait initié au secret des astres, lui disait qu’il aurait une noble tâche à remplir le lendemain en empêchant quelqu’un de se suicider.

 

          Au petit matin, éveillé par les rayons du soleil, Solféro gardait un souvenir très net de ce rêve. Comme il avait déjà eu des rêves prémonitoires deux ou trois fois dans le passé, qui s’étaient toujours réalisés par la suite, il prit celui ci très au sérieux et décida de se mettre sur le champ en quête du malheureux ou de la malheureuse qu’il devait sauver.

          Après avoir absorbé pour toute nourriture une poire cueillie sur un arbre fruitier qui s’était trouvé sur son passage, il replia son modeste bagage, siffla son chien parti à la poursuite d’un lapin et se mit en chemin.

 

          Au bout d’un moment, il entendit un bruit d’eau. Etant assoiffé et n’ayant plus rien à boire dans sa gourde, il décida de se diriger de ce côté et trouva une petite rivière qui serpentait entre des rocs. En se penchant pour remplir sa gourde, il aperçut plus loin en amont de la rivière un homme dangereusement penché au dessus du cours d’eau le regard fixé sur les flots.

-C’est lui se dit Solféro. Il va sans doute se jeter à l’eau pour en finir avec la vie.

          Abandonnant son bagage à la garde de son chien, le jeune mage courut vers le mystérieux inconnu et lui sauta dessus par derrière pour l’écarter promptement de la rivière.

          L’homme se retourna furieux et lui dit :

-Espèce d’imbécile ! Qu’est ce qui vous prend ? Un poisson venait de mordre à l’hameçon et j’étais en train de le saisir dans mon épuisette. Par votre faute, il s’est enfui.

-Je suis confus dit le jeune homme, je pensais que vous vouliez vous suicider.

-Quelle idée ! dit l’autre. Je ne suis qu’un pauvre bûcheron mais tout de même ! Si je ne ramène pas un poisson, ma femme et moi n’aurons pas grand chose à déjeuner ce midi.

-Pour réparer mon tort, dit son assaillant, puisque vous avez une autre ligne, je vais vous aider à pêcher en me plaçant plus en aval de la rivière là où est mon chien.

-Fort bien rétorqua l’autre.

 

          La matinée s’écoula ainsi à pêcher. Les deux hommes étaient parvenus à attraper deux poissons chacun lorsque vint l’heure du repas. Le bûcheron, qui s’appelait Thomas et était un brave homme, s’excusa auprès de Solféro de son accès de colère et l’invita à venir manger dans sa cabane ainsi que son chien.

          La femme du bûcheron, Catherine, accomoda fort bien le produit de la pêche et ravie d’avoir une visite dans ce coin où souvent personne ne passait pendant plusieurs jours demanda au jeune mage de lui prédire l’avenir. Celui ci lui affirma qu’elle aurait bientôt un enfant et la jeune femme fut comblée par cette annonce.

          Solféro raconta au couple le songe qu’il avait eu mais celui ci se montra assez sceptique doutant seulement que le jeune homme ait l’occasion de croiser quelqu’un d’autre qu’eux dans le courant de la journée.

          Mais, juste à cet instant, venant contredire les mots prononcés par Catherine, un coup de feu éclata. Le jeune mage, qui avait fini de déjeuner, fit des adieux précipités à ses hôtes et partit en coup de vent suivi de son chien dans la direction d’où semblait provenir le bruit.

 

          Il ne tarda pas à apercevoir un chasseur, tout de vert vêtu qui, le dos appuyé à un arbre, tenait à la main un fusil…qu’il braquait en direction de son propre visage.

-Il veut se faire sauter la cervelle se dit le jeune mage qui se jeta sur le chasseur et lui arracha le fusil des mains.

-Qu’est ce qui vous prend ? Espèce de sale voleur, rendez moi mon fusil immédiatement ! s’insurgea le chasseur.

-Je suis un prédicateur et j’ai fait un songe qui me disait de vous sauver la vie. Je ne puis vous rendre votre fusil si vous envisagez de vous tuer avec.

-Ah, vous avez cru…Mais pas du tout, il y a de la poudre qui bouche le canon de mon arme et j’essayais de le déboucher. Constatez par vous même !

          Solféro vit qu’il disait vrai et lui déboucha le canon de son arme avec un bout de bâton.

          Le chasseur le remercia et lui conseilla de suivre la direction de l’est afin de sortir de la forêt.

-Vous avez plus de chance de trouver dans les champs et les villages une personne en détresse à secourir.

 

          Le jeune mage s’apprêtait à suivre ce conseil avisé lorsqu’il aperçut dans la direction que lui indiquait le chasseur un loup fort occupé à dévorer un mouton. Il le signala au chasseur qui le mit en joue. L’arme, de nouveau en état de fonctionnement, fit son usage et le loup s’écroula mortellement touché d’une balle en pleine tête.

-Grâce à votre sens de l’observation, dit le chasseur, en voici un qui ne volera pas le bétail des braves gens cet hiver et j’ai bon espoir qu’avec la peau de cet animal, ma femme puisse se confectionner la belle veste de fourrure dont elle rêvait depuis si longtemps.

          Le chasseur chargea la dépouille du loup sur ses épaules et s’éloigna d’un pas pesant.

 

          Solféro, prennant la direction de l’est, ne tarda pas à trouver sur sa route quelques moutons éparpillés et encore tout tremblants de peur. Il pensa qu’ils devaient provenir d’un troupeau et avaient du prendre la fuite effrayés par le loup.

          Gardio, qui comptait parmi ses talents celui de savoir faire office de chien de berger quand les circonstances rendaient ce travail nécessaire, eu tôt fait de réunir les pauvres bêtes que cette prise en charge rassura.

          Ce fut donc avec sept moutons à leur suite que le jeune mage et son chien loup quittèrent la forêt. Ils traversèrent un champ puis un pré au bout duquel leur attention fut attirée par quelques bêlements et un bruit de sanglots qui semblait provenir du ciel.

Levant la tête, le jeune homme vit une bergère perchée en haut d’un arbre pleurant à fendre l’âme. Tandis que ses moutons paissaient et bêlaient aux alentours, elle semblait si affairée à fixer une corde à une solide branche qu’elle n’avait même pas prêté attention à l’arrivée de l’inconnu.

-Que faîtes-vous là, mademoiselle ? lui demanda t’il. Auriez-vous l’idée excentrique de faire sécher votre linge ici ?

-Point du tout, mon bon monsieur. J’ai décidé d’en finir avec la vie. Des loups ont mangé la moitié des moutons que je gardais et si je reviens sans eux, le fermier pour lequel je travaille va me fouetter d’importance. Il l’a déjà fait la semaine dernière quand je n’ai pas réussi à empêcher le renard de manger une de ses poules. S’il me fouette de nouveau, je trépasserai de toute manière alors autant en finir de suite en me pendant. Ce sera plus rapide, moins humiliant et peut être moins douloureux.

-Mademoiselle, ne désespérez point dit Solféro. Séchez un instant vos larmes et regardez ce qui vient derrière moi sous la bonne garde de mon chien. Ne s’agit-il point de vos moutons ?

-C’est bien le cas dit la jeune fille ahurie.Par quel miracle sont-ils encore en vie ?

-Descendez donc dit son sauveur et je vous raconterai cela par le menu détail.

 

          Un peu réconfortée, la jeune fille consentit à quitter son perchoir et le prédicateur lui dit toute son histoire de la vision nocturne au sauvetage de ses moutons en perdition.

-Il en manque un hélas qui ne peut être rendu puisque le loup l’a mangé dit-elle. Mon maître ne sera pas satisfait.

-Ma mission est de vous sauver, votre beauté et votre détresse me touchent au plus haut point. Je vais aller avec vous à la ferme et distraire vos patrons en leur disant gratuitement la bonne aventure pour les consoler de la perte de leur animal.

-Vous êtes fort bon dit la jeune fille qui se nommait Colette. Je ne sais vraiment ce que j’aurai fait sans vous.

-La plus grande sottise imaginable pensa en lui même le jeune mage qui dit tout haut :la vie est rarement désespérée au point que l’on ne puisse escompter quelque secours venu d’ici bas comme d’en haut.

 

          Le fermier, un grand homme sec aux joues rouges et aux longues moustaches tombantes, roula des yeux furibonds et se mit à vérifocérer d’importance quand la jeune bergère d’une voix blanche lui apprit la perte du mouton.

-Misérable ! Bonne à rien ! Ingrate ! Je te recueille orpheline et sans le sou, te donne un bon lit de paille pour dormir et de quoi manger à ta faim tous les jours et toi, au lieu de m’en être reconnaissante, tu provoques ma ruine en ne prennant aucun soin des animaux. C’est assez, fais ton bagage sur l’heure, je te chasse !

          Ni les supplications de la jeune fille ni les interventions du jeune mage ne le firent changer d’avis. Ce ne fut qu’à la demande de sa femme la fermière, fort désireuse de savoir ce que les astres disaient de sa destinée, qu’il consentit à garder les deux jeunes gens à dîner et à dormir.

 

          La nuit venue, alors qu’ils étaient tous deux endormis dans le grenier au dessus de l’écurie, Solféro fit un rêve dans lequel sa mère lui parlait de nouveau lui disant : « Tu as sauvé celle qu’il fallait et avec elle, ton bonheur sera fait ».

          Au petit matin, en s’éveillant, le jeune homme se souvint de cette prédiction. Il jeta les yeux sur la jeune bergère encore endormie et son cœur se remplit de joie car il comprit qu’il l’aimait et qu’il ne tenait qu’à lui de ne plus être seul à courir les routes désormais. Enfin réveillée, la jeune bergère lui sourit et consentit sans parcimonie à suivre pour la vie le même chemin que lui.

 

 

 Sandrine Liochon

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