Lettre

Située au gré des vents, au milieu de la  mer ou sur des côtes inconnues, vivait une jeune pirate sur un galion sans âge.

            Dans la turbulence d’une ville portuaire habitait un jeune garçon. Son sanctuaire était un phare où il aimait écrire des poèmes aux sirènes. Tous les six du mois, depuis qu’il savait écrire, Nicolas envoyait une bouteille à la mer.

            Un de ses premiers mots fut pêché par Cora, la flibustière. Cora, âgée de dix ans, lut :

« Si tu es une sirène, je souhaite nager à côté de toi dans les eaux. Si tu es une femme d’un pays exotique, je veux goûter près de toi le soleil. Si tu es une amie, je veux mieux te connaître. Tu seras une princesse dans mes bras, une pirate dans mes yeux et, dans mon cœur, la seule pour qui il battra. Je rêve de ton inconnu. Réponds-moi ! A bientôt ! Nicolas du phare de la pointe du Raz. »

            A partir de ce jour, Cora éduqua une mouette blessée qui vivait dans sa cabine à porter des messages.

            Elle s’exerça d’abord sur le pont à faire porter des messages en cuisine puis à des bateaux ennemis puis à terre. Sa mouette, qu’elle surnomma Lettre, échoua au tout départ à maintes reprises, faute de bonne communication. De la cuisine, elle ne recevait rien ou rien de bon et les messages d’injure à ses ennemis, nous l’apprendrons plus tard, firent un sérieux tumulte dans sa vie.

            Mais vint le jour où, du plus loin de la terre, où elle l’avait envoyé, la mouette revint avec une réponse favorable. Dès lors, elle décida de répondre à Nicolas.

            Quelques jours plus tard, celui-ci lut sa lettre :

« Je suis la princesse dans les yeux de mon père, je suis la sirène dans le creux de mes rêves, je suis la pirate, la vraie, je suis l’amie qui voudrait mieux te connaître. Nicolas, ayons l’espoir de nous rencontrer et de nous marier un jour. Transmets ta réponse à ma mouette Lettre. »

            Sur le champ, il lui répondit du haut d’un rocher tandis que la mouette mangeait un poisson qu’il lui avait donné.

            Leur correspondance se poursuivit durant des années sans qu’ils puissent se rencontrer.

 

            Mais, pendant ce temps, un évènement vint bouleverser la vie de Cora. Une des lettres qu’elle avait écrite à un de ses ennemis eut une réponse qui fut envoyée à son père. Par erreur, la mouette avait fait parvenir la lettre à un ami corsaire et, comme réparation de cette offense, il lui demandait la main de sa fille pour son fils afin de sceller une alliance entre eux. Sinon, ce serait la guerre et le butin du vaincu serait pris par le vainqueur.

            Le père de Cora en fut fort aise puisqu’il désirait au plus profond de lui marier sa fille à un corsaire. Mais cela ne faisait en aucun cas l’affaire de Cora qui voulait désormais épouser Nicolas.

-Père, je pense à quelqu’un d’autre. Laissez-moi simplement présenter mes excuses. Il s’agit d’un malentendu.

-Je te dis non deux fois. Cela va à l’encontre du code d’honneur de la piraterie et ton père, que je suis et que tu respectes, désire depuis toujours te marier à un des nôtres. L’occasion malencontreuse fait le larron. Notre galion coule à moitié, ton mariage nous remettra à flot.

-Mais, père…

-La discussion est close. Je suis seul maître à bord.

            Jusqu’à ce jour, leur entente avait été parfaite. Cora aimait profondément son père qui le lui rendait bien. Pourtant, tout allait changer dès lors. Les jours passèrent avec la ferme conviction pour Cora qu’il était temps de quitter sa vie de pirate et de rejoindre la terre ferme. Les trésors pillés, le sang coulé, les mers démontées, le scorbut, sa solitude de seule femme à bord, elle en avait assez.

            Elle fit part à Nicolas de son désir de le rejoindre au plus tôt. Il se sentit impatient et effrayé à l’idée de la voir en chair et en os.

             A peine avait-elle fait ses préparatifs : bagages, victuailles, carte maritime, boussole sans oublier Lettre qu’elle partit sur un canot la nuit même. Son voyage fut des plus longs et des plus périlleux sur sa petite embarcation. Au cours de ses rencontres, elle se fit prendre à bord par différents pirates qui allaient dans sa direction. Elle en profita à chaque escale sur un nouveau ponton pour écrire non pas à Nicolas mais à son père. Elle le rassurait ainsi et l’assurait de toute son affection. Lettre portait ses messages.

 

            Une nuit, dans les eaux françaises, elle vit la lumière du phare briller.

            Nicolas, qui, entre temps, avait succédé à son père en tant que gardien du phare, vit sa barque surgir de la nuit et descendit précipitamment à sa rencontrer pour l’aider à accoster.

            A mesure qu’elle approchait, ils se découvrirent des larmes dans les yeux, un sourire de béatitude sous les lueurs de la lune.

            Enfin, ils furent l’un dans les bras de l’autre puis à l’abri dans la chaude cuisine du phare. La nuit ne suffit pas pour tout ce qu’ils avaient à se dire, ce fut la vie qui le leur permit puisqu’ils la passèrent ensemble à vivre à travers mer et terre dans la félicité la plus complète avec leur mouette. Aujourd’hui, les pirates font souvent escale chez eux et, alors, le phare resplendit de mille feux.

Un conte de Sandrine Liochon et Igor Weislinger