Un présent digne d'un roi

En un temps révolu depuis si longtemps que bien des espèces animales ont disparu depuis lors de la surface du globe, vivait un homme d’une trentaine d’années qui était célibataire. Les amis de cet homme, Absir, s’en étonnaient et lui vantaient les joies qu’ils trouvaient dans leur ménage, le bonheur qu’ils avaient à jouer avec leurs enfants. Ils l’exhortaient à faire comme eux et à prendre femme à son tour.

          Mais Absir ne pouvait se décider car il connaissait deux femmes, l’une blonde et l’autre brune, qu’il voyait régulièrement toutes les deux et qu’il aimait autant l’une que l’autre. Alors, pourquoi aurait-t-il choisi Bella plutôt qu’Esperanza ? Ne serait-il pas injuste de priver arbitrairement une de ces femmes de sa compagnie au profit de l’autre ?

          Dans l’embarras où il se trouvait, Absir, désireux toutefois de prendre une épouse afin d’avoir une descendance, résolut de prendre conseil auprès du vieux sage qui habitait à deux pas de chez lui.

 

          Le vieux sage trouva le problème qui lui était soumis des plus intéressants.

-En mon jeune temps dit-il, j’ai pris femme moi aussi. Elle est morte malheureusement depuis plusieurs années mais j’ai été heureux avec elle. C’est depuis sa mort que je me suis tourné vers les réflexions d’en Haut afin de me détacher de tout ce qui est terrestre dont il nous faut nous séparer un jour.

-Mais comment aviez-vous choisi votre femme ?

-C’est à dire, dit le vieux sage, que je ne l’avais pas choisi. C’était un mariage arrangé par mes parents et ceux de la jeune femme.

-Je ne puis recourir à ce procédé pour me marier, dit Absir, car mes parents sont morts tous les deux.

          Le sage lui suggéra alors de prendre celle qui avait le plus de qualités mais le célibataire, perplexe, ne savait trouver un avantage à l’une que l’autre ne puisse compenser par un trait de caractère tout aussi précieux. Effir, le vieux sage, lui suggéra de choisir celle qui savait le mieux faire le ménage, cuisiner et coudre mais Absir lui rétorqua, qu’étant allergique à la poussière, il souhaitait que sa femme en déplace le moins possible ;qu’il avait trop de plaisir à cuisiner pour laisser quiconque le faire à sa place et qu’il ne voulait en aucun cas que son épouse s’use les yeux à des travaux d’aiguille.

-L’affaire se complique, dit le sage. Mais, puisque tu souhaites que ta femme ait une bonne vue, fais leur passer un test qui te permettra de déterminer laquelle des deux voit le mieux. Donne leur à lire à voix haute un texte écrit en petits caractères et tu verras bien laquelle des deux est la plus habile à le déchiffrer.

-Hélas, dit Absir, ni l’une ni l’autre ne sait lire.

-Puisque tu es marchand, dit Effir, il te faut une femme qui puisse t’aider dans ton commerce. Mets Bella et Esperanza en quête d’une marchandise ou d’un bien qui te rendrait prospère : l’eau de Jouvence, la poule aux œufs d’or…

-Jamais de la vie, protesta le marchand. Si je fais cela, je ne les reverrais ni l’une ni l’autre. Je veux bien les mettre en quête d’un bien précieux mais pourvu qu’il soit possible de l’obtenir dans de courts délais. Je m’ennuierai trop sans mes bien aimées.

-En vérité, dit le sage, tu me sembles peu fait pour être fidèle à une seule femme mais puisque tu t’obstines, demande leur simplement de te ramener un présent digne d’un roi et choisis par toi même celui que tu préfères.

 

          Bella était une jeune femme très éprise de beauté. Elle aimait tout ce qui était gracieux à la vue, doux au toucher et mélodieux à l’oreille. Ne songeant qu’à plaire à celui qui l’avait enchantée, elle traversa vaillamment une mer et un désert sans rien trouver d’assez beau pour la satisfaire.

Haletante, la charmante créature arriva enfin dans un oasis où elle se rafraîchit puis s’endormit, épuisée. Dans son sommeil, elle fit un rêve étrange dans lequel une douce créature se réfugiait contre elle en gémissant pour implorer sa protection. Lorsqu’elle s’éveilla, un spectacle hors du commun s’offrait à ses yeux. Une chatte reposait, étendue à ses côtés. Elle venait de mettre au monde trois petits.

          Cette chatte était magnifique. Elle avait un air de noblesse tel que Bella n’en n’avait encore jamais vu à un chat. Plusieurs semaines durant, chatte et femme vécurent côte à côte dans une totale harmonie. Les chatons se couvrirent petit à petit de fourrure et il en était un qui était entièrement blanc avec des yeux verts fantastiques. Bella décida que ce petit chat d’une espèce inconnue qui était si plaisant à la vue, si doux au toucher et dont le ronronnement était un délice aux oreilles, était le présent idéal pour Absir.

          Lorsque le petit chat fut à même de se passer de sa mère, elle le ramena en présent au marchand qu’elle aimait. Absir fut enchanté car il adorait les animaux. Il décida de tenter d’accoupler ce chat avec l’un de siens afin de pouvoir créer une nouvelle espèce.

 

          Esperanza avait elle aussi pris la mer mais sa traversée ne fut pas aussi paisible que celle de Bella. Elle n’y survécut même que par miracle. Le bateau fit naufrage sur un récif et accrochée à une épave dans une mer démontée, la jeune femme était bien près de lâcher prise quand, soudain, une vague puissante la rejeta si violement sur la terre ferme qu’elle demeura plusieurs heures assommée et à demi anéantie.

          Une voix au timbre des plus étranges la sortit de sa léthargie. La voix disait :

-Qui est là ? Qui est là ? Capitaine ! Des envahisseurs ! Des envahisseurs !

          Esperanza entrouvrit les paupières et poussa un grand cri. Une face dotée d’yeux étranges anormalement ronds et fixes ainsi que d’un nez ou plutôt un bec était penchée sur son visage. Effrayée par les mouvements brusques de la naufragée, l’étrange créature prit son envol en criant :

-A l’abordage ! A l’abordage !

-Un oiseau qui parle ! s’exclama la jeune femme. Je dois rêver !

          Mais un marin à la jambe de bois survint en clopinant péniblement sur le sable et lui assura qu’elle ne rêvait pas. Le marin dit qu’il s’appelait Perroquet et qu’il avait choisi de baptiser de son propre nom cet oiseau qu’il avait découvert.

 

          Esperanza conta ses aventures à Perroquet et le supplia de lui faire don d’un de ces oiseaux afin qu’elle ait la possibilité de le ramener à l’homme dont son cœur était épris.

          Le marin y consentit volontiers mais confia à sa compagne d’infortune qu’ils étaient seuls sur cette île et sans moyens de la quitter pour le moment. La jeune femme dut donc s’adapter à une existence sauvage, presque primitive, tentant de se distraire en apprivoisant un perroquet qu’elle nomma Coffre car il avait la voix la plus puissante de tous les perroquets de l’île.

          Mais, un jour qu’elle enseignait à Coffre une chanson de son pays natal, un navire accosta sur l’île pour se réapprovisionner et la jeune femme put enfin au bout de quelques semaines rejoindre Ichéria, la ville qu’elle habitait jusqu’alors.

 

          Durant son absence, le marchand avait été bien contrarié. Le présent de Bella l’avait comblé et il aurait été tout prêt à épouser la jeune femme si son autre conquête était revenue avec un bien moins précieux mais, comme Esperanza demeurait introuvable, il lui semblait déloyal de trancher en faveur de l’une quand l’autre n’était pas là pour se défendre.

          Pourtant, les mois passants, l’espoir de revoir Esperanza s’atténuait et Absir finit par fixer une date à son mariage avec Bella. Mais, alors que la cérémonie allait être célébrée, l’autre prétendante survint son perroquet sur l’épaule. Elle était si brunie et l’animal qu’elle avait avec elle paraissait si étrange qu’elle effraya tout d’abord la noce mais elle se fit reconnaître du marchand exigeant de lui justice.

          Absir se sentit une nouvelle fois bien indécis, partagé entre la joie de revoir celle qu’il avait cru perdue, et le désir de trancher une fois pour toutes entre les deux femmes.

          Il alla une fois de plus demander conseil au vieux sage. Effir lui répondit :

-Bella est belle et attire la beauté ce qui n’est pas négligeable mais la beauté passe avec le temps. Au contraire, l’espérance, que symbolise Esperanza qui a survécu des mois sur cette île dans le seul espoir de te retrouver un jour, ne meurt jamais. Tu te dois d’épouser celle qui a mis en toi tous ses espoirs car celle là seule ne décevra jamais les tiens.

 

          Absir fit ce que le sage lui avait conseillé et n’eut jamais à s’en repentir. Bella partit dans une province voisine. Il fut dit qu’elle servit de modèle pour une statue dans un temple dédié à Aphrodite, personnifiant ainsi une image de l’amour que même le temps ne peut effacer. Absir fut le plus fortuné des hommes entre sa femme, ses enfants, ses perroquets et sa nouvelle race de chats qu’il nomma chats persans.

 

          Et si le récit de son heureuse histoire a survécu si longtemps, c’est qu’il se trouve toujours un chat persan ou un perroquet dont la vue suffit à nous la rappeler.

 

 

 

Sandrine Liochon

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