Poivretsel

 

Il y a de cela assez longtemps, mais pas trop quand même, vivait le comte de Montempoivre. Il habitait dans la rue de Montempoivre porte de Montempoivre.

De tous temps, sa famille qui avait fait fortune dans le commerce du poivre avait vécu là. Le comte de Montempoivre était toujours muni d’un grand mouchoir à carreaux, il n’arrêtait pas d’éternuer car il avait toujours du poivre collé sur lui.

Chaque fois que le docteur lui demandait : « Dîtes trente-neuf » car il habitait au trente-neuf de la rue de Montempoivre, le comte répondait « Atchoum ! » et c’était là le mot qu’il prononçait le plus souvent.

C’est même ce qu’il avait dit au moment de demander en mariage mademoiselle Fleurdesel dont la famille avait, bien sûr, une fortune issue du commerce du sel. La jeune fille lui avait répondu « oui » dans un torrent de larmes car ses yeux étaient trop souvent irrités par le sel.

Le couple eut un enfant qu’ils appelèrent Poivretsel. Le garçon eut du reste les cheveux de cette couleur dès sa naissance, sans doute le fruit de sa curieuse filiation.

Poivretsel de Montempoivre, si fier qu’il fut de ses origines, ne se sentit pas, arrivé à l’âge adulte, la vocation de reprendre la double affaire familiale et d’épouser mademoiselle Pimentrouge comme le souhaitait son père. Il avait envie de vivre une existence n’ayant plus rien à voir avec les ingrédients de cuisine dont il avait été copieusement saupoudré durant son enfance et son adolescence.

-Pour échapper à ce destin tout tracé, il faudrait que je parte très loin, se dit-il.Au Pôle Nord par exemple.

            Il exposa son idée à son père qui s’écria, horrifié :

-Surtout pas ! J’y aie été dans mon jeune temps. J’ai bien failli n’en jamais revenir. Regarde cette cicatrice, c’est un ours polaire qui me l’a faite.

            Il exhiba son épaule.

-Mes éternuements l’effrayaient et l’empêchaient de dormir, expliqua t’il.

-Notre vie n’est elle pas assez pimentée pour toi, mon fils ? s’inquiéta sa mère.

-Ne viens pas mêler ton grain de sel, rétorqua son mari. C’est une discussion d’hommes.

-Je pourrais aller en Amérique planter du sucre de canne, dit Poivretsel.

-Le salé et le sucré ne font pas toujours bon ménage, rétorqua sa mère.

-Alors je vais me rendre en Asie, dit Poivretsel.

-Pourquoi pas ? dit son père. Les voyages forment la jeunesse.

-Evite le bateau, recommanda sa mère. Malgré ma passion pour le commerce du sel, j’ai toujours eu le mal de mer.

-Mais par voie terrestre, le voyage me prendra des années, objecta son fils.

-Un de mes amis, Astrolune, a inventé un nouveau moyen de transport, dit le comte. C’est une nacelle surmontée d’un grand ballon.

-Alors soit, dit Poivretsel, s’il accepte de me prendre à son bord, c’est avec lui que je voyagerais.

 

            Le lendemain, le comte et son fils prirent leurs meilleurs chevaux pour se rendre chez Astrolune. Les deux bêtes n’étaient pas si bonnes que cela ; elles n’auraient jamais gagné une course, c’étaient plutôt des chevaux de labour mais bien suffisants pour faire quelques lieus.

-Vous arrivez au bon moment, dit Astrolune. Je prépare justement une nouvelle expédition. Si tu veux être mon équipier, sois ici à l’aube dans trois jours.

-J’aimerais aller en Asie, dit Poivretsel.

-Ah, pour cela, dit Astrolune, je ne peux pas te garantir que ce sera notre destination. Avec un ballon, on va un peu au gré du vent.

            Poivretsel fit son balluchon. Il emporta un carnet de voyage pour y consigner  ses aventures, sa meilleure plume, de quoi écrire à sa famille, des vêtements de rechange avec plusieurs mouchoirs à carreaux et de la nourriture jointe à des quantités un peu excessives de sel et de poivre.

            Le jour du départ, le vent était au rendez-vous. Un peu trop même.

-Vous êtes sûr qu’il ne va pas y avoir une tempête ? demanda le comte, inquiet.

-Ne vous en faîtes pas, dit Astrolune. Quand bien même ce serait, mon ballon en a vu d’autres.

 

            Ils décollèrent en quelques secondes et disparurent très vite du champ de vision du comte. Poivretsel tomba assis au fond de la nacelle, le souffle coupé par le vent. Son cœur battait à coups redoublés.

Au bout de quelques minutes, il fut calmé et put se relever pour aider Astrolune à manœuvrer son engin.

-Quelle impression de légèreté on a, dit-il émerveillé. J’ai le sentiment de ne plus rien peser.

-N’est ce pas ?!! dit Astrolune. C’est ma quinzième expédition mais je ne m’en lasse pas.

-Attention ! cria Poivretsel. Une cigogne à babord !

            Ils évitèrent l’oiseau de justesse.

-Les oiseaux ne sont pas habitués à mon ballon, expliqua Astrolune. Soit ils lui rentrent dedans, soient ils traversent la nacelle ou se posent sur son rebord réclamant quelques miettes de mes repas soit ils me crient dessus d’un air indigné sans doute quelque chose comme : « Intrus ! Le ciel nous appartient ! »

 

            Ils poursuivirent leur route une semaine durant survolant terres et rivières puis ils furent presque à sec de provisions.

-Il faut absolument que nous atterrissions, dit Astrolune. Le problème, c’est que c’est ce qu’il y a de plus difficile à faire avec un ballon. Prends ma longue-vue et dis-moi dès que tu repères une grande prairie propice à nous accueillir.

            Au bout d’une heure, Poivretsel vit un endroit qui lui parut convenir. Ils commencèrent à jeter les amarres.

            Le vent qui tombait aida à la manœuvre et leur permit de se rapprocher doucement du sol.

-Accroche-toi au bord de la nacelle, cria Astrolune.

 

            Malgré toutes les précautions prises, le choc de l’atterrissage fut un peu rude. Heureusement, ils tombèrent assis sur les sacs de lest en supplément au fond de la nacelle. Ils sortirent de là les jambes flageolantes.

-J’ai l’impression que le sol tangue, dit Poivretsel, le teint blême.

-Cela fait toujours cet effet, dit Astrolune. Il faut quelques heures pour se réaccoutumer au plancher des vaches.

            Ils vérifièrent que la nacelle était bien amarrée au sol puis marchèrent jusqu’à un pommier à l’ombre duquel ils s’assirent. Le soleil tapait sec et ils mangèrent chacun une des pommes à leurs pieds ce qui leur redonna un peu d’aplomb.

-Que faisons-nous maintenant ? demanda Poivretsel.

-D’abord une petite sieste, dit Astrolune. Depuis le temps que nous sommes en manque de sommeil à nous relayer aux commandes, cela nous fera du bien. Je n’étais jamais resté dans le ciel aussi longtemps sans faire escale. C’est en partie grâce au temps clément que nous avons eu jusqu’ici et grâce à tes compétences. Tu es le meilleur équipier que j’ai jamais eu.

            Poivretsel rougit de plaisir. Il n’était pas habitué aux compliments. Ses parents ne lui trouvaient pas de compétences particulières pour le commerce.

-Ton père est monté une fois en ballon avec moi, reprit Astrolune. Il est devenu vert comme une salade en moins de dix minutes, nous avons du redescendre d’urgence.

            Il bailla, Poivretsel l’imita et, bientôt, ils ronflaient à qui mieux mieux. Ce fut une voix qui les tira de leur sommeil quelques heures après.

-J’an vois daux qui s’an font pes ! dit la voix.

-Pardon ? dit Astrolune.

-C’ast e vous, la truc bizarre dens mon chemp ? demanda l’homme.

 

            Les deux explorateurs, ouvrant les yeux, virent qu’ils avaient affaire à un paysan.

-Pourquoi parlez-vous en inversant les « e » et les « a » ? questionna Poivretsel.

-Ja seis point da quoi vous perlaz, dit le fermier. On e toujours perla comma ce dens la coin.

C’ast vous qui perlaz point comma nous.

            Ils se regardèrent et se mirent à rire.

-Qu’ast ca qua vous âtes vanus feira dens la coin ? reprit le paysan.

-Nous sommes de grands voyageurs, dit Astrolune.

-Des explorateurs, renchérit Poivretsel.

-Nous nous sommes posés ici pour reprendre des provisions, nous n’avons plus rien à boire ni à manger, ajouta Astrolune.

-Mas peuvras gans ! dit le paysan. Vanez vita dens me farma qua me famma vous fessa e mengar.

            Les deux voyageurs apprirent progressivement qu’ils étaient dans un coin de campagne perdu quelque part à l’est de l’Europe. Ils se trouvaient au fond d’une grande gorge où il ne venait pas trois visiteurs par an. Tous les alentours défilèrent pour les voir, eux et leur drôle de ballon. Le paysan les persuada de passer la nuit chez lui et de reprendre leur route seulement le lendemain.

            Mais, au matin, horreur, le ballon avait disparu !

-Ca doit atre las brigends da le montegna qui l’ont vola, dit le fermier.

-Mas c’est une catastrophe, une abomination, le pire crime de tous les temps ! rugit Astrolune. Me voler mon invention, la plus grande, la plus belle, la plus magnifique qui soit ! On me coupe les ailes ! On m’empêche de voler ! On…

            Il ne put en dire plus. Rouge comme une tomate, il semblait au bord de l’apoplexie.

-Calme toi, je t’en prie ! dit Poivretsel. Nous allons la retrouver.

-Il y a intérêt, gémit Astrolune. Il faudrait au moins un mois pour en construire un autre et, de toute façon, il n’y a pas du tout ce qu’il faut ici pour cela.

-Las montegnas s’atandant sur das kilomatras, vous pouvaz charchar pandent das mois sens las ratrouvar, dit le paysan.

-Mon père m’avait dit que tu avais dessiné les plans d’une autre machine volante, dit Poivretsel.

-Oui, une sorte de bicyclette à deux places avec une aile au dessus et une hélice au niveau du porte-bagages, dit Astrolune, mais cela n’a ni le confort ni la rapidité ni la stabilité du ballon.

-Ja paux vous donnar un viaux valo qua j’ei dens me grenga dapuis das lustras, dit le paysan.

            Les deux explorateurs se regardèrent et dirent ensemble :

-Bon, essayons.

-Voler avec cet engin pourra toujours nous aider à repérer le ballon, ajouta Astrolune.

            Avec de vieux sacs en toile de jute et quelques bouts de bois, ils firent une aile. Pour l’hélice, ce fut plus compliqué mais ils s’en sortirent avec des bouts de girouette et de râpe à fromage.

            Poussé par le paysan, le vélo volant prit contre toute attente son envol. Il ne tint pas plus d’un kilomètre mais ce fut très suffisant pour repérer le ballon dissimulé au milieu d’un nid naturel composé de rochers.

-Il est là ! rugit triomphalement Astrolune, en pédalant à triple allure dans sa direction.

            Face à la violence de cette action, l’aile du vélo volant donna des signes de faiblesse et l’engin piqua du nez droit vers le ballon.

            Un des voleurs dormait au soleil à côté de la nacelle. Il sentit d’abord une ombre sur lui et, avant qu’il ait eu le temps de reprendre ses esprits, il fut assommé, écrabouillé, complètement en compote à cause de la machine volante qui lui tomba dessus.

            Astrolune et Poivretsel en abandonnèrent les restes. Ils bondirent dans leur cher ballon et larguèrent les amarres.

            Le chef des voleurs, s’éveillant, s’étira paresseusement et dit :

-Bah ! Tant pis ! Monter dans ce truc avait l’air un peu trop dangereux pour nous. On est plus en sécurité sur la terre ferme que dans le ciel.

            Une avalanche de rochers, déclenchée par les sacs de lest largués pour faire décoller le ballon, lui prouva le contraire.

 

            Les deux voyageurs respiraient à pleins poumons l’air frais des montagnes depuis leur ballon.

-Avec tout cela, dit Poivretsel, nous n’avons toujours pas de provisions.

-Erreur ! rugit de joie une nouvelle fois Astrolune. Regarde au fond de la nacelle ! Les voleurs avaient sûrement prévu de partir en expédition sous peu, il y a tout ce qu’il faut même un jambon entier et des outres de vin. Hip hip hip hourra !

 

            Peu après, quelques coups de vent plus tard, ils se trouvèrent au dessus de la mer.

-Nous allons descendre un peu pour pêcher du poisson, dit Astrolune. J’ai une canne à pêche à rallonge que j’emmène toujours spécialement à cet effet.

            Aussitôt dit aussitôt fait, l’appât plongea dans les vagues sous la conduite d’Astrolune tandis que Poivretsel veillait à la bonne marche du ballon.

-J’en tiens un ! J’en tiens un ! cria brusquement Astrolune. Il a même l’air sacrement gros. Viens m’aider !

            Un torrent d’injures retentit en dessous d’eux.

-Espèce d’âne ! Pélican qui ne sait pas où poser son bec ! hurla une voix. Vous avez attrapé un de mes filets, il est tout troué maintenant. Vous croyez que je n’ai que cela à faire que le raccommoder ?!! Moi qui n’aie déjà pas trois instants de libre pour manger ! Je suis le marchand de sable, j’étais venu me ravitailler sur cette plage entre deux personnes à endormir. Pour vous punir, je vais utiliser un échantillon de ce précieux sable rendu magique par mes pouvoirs.

            Il joignit le geste à la parole. Avant même d’avoir pu protester, les deux explorateurs sentirent leurs yeux cligner et se fermer. Ils plongèrent dans le pays des songes.

            Le ballon dériva longtemps jusqu’à une île au milieu de la mer où il se creva sur un pan de rochers et commença à se dégonfler. La nacelle, déséquilibrée, pencha dangereusement vers la droite et ses deux passagers tombèrent à l’eau ce qui eut pour effet de leur faire reprendre leurs esprits.

            Comme ils n’étaient heureusement  pas loin d’une plage, ils poussèrent la nacelle jusque là.

-J’ai assez de matériel pour réparer le ballon, dit Astrolune, mais il va falloir que nous allumions un grand feu pour le regonfler. J’espère qu’il n’y a pas de sauvages dans les parages.

            Mais le silence régna, seulement rompu par des cris de singes et des jacassements de perroquets. Un nuage gris vert s’avança vers eux et se mit à pleuvoir une étrange pluie gris-vert sur le ballon, éteignant le feu. Suivant le nuage, quelques bourdons se mirent à tournoyer autour des explorateurs.

-Quel est ce pays où la pluie a la couleur des perroquets et où les bourdons sont aussi larges que mon petit doigt, grogna Astrolune. Il faut les chasser, ils risquent de faire d’autres trous dans le ballon, invisibles à l’œil nu, et, alors, nous ne pourrions plus jamais le réparer.

-Non, ne les écrase pas, dit Poivretsel. Je suis sûr qu’ils sont inoffensifs. On dirait qu’ils veulent nous demander quelque chose.

            Comme pour confirmer ses paroles, l’un des bourdons vint se poser sur sa main.

            Poivretsel caressa précautionneusement son duvet soyeux et, aussitôt, le bourdon se transforma en une ravissante jeune fille.

-Tu m’as délivré, dit-elle. Je m’étais moquée de la verrue qu’un méchant démon avait sur le nez et, pour me punir, il nous avait métamorphosés, moi et ma famille. Seul un humain nous apportant attention et compassion pouvait nous délivrer.

            Les cinq bourdons redevenus humains aidèrent les deux voyageurs à réparer leur ballon. La jeune fille qui s’était posée sur la main de Poivretsel exprima le désir de les accompagner chez eux.

-Ma famille commerce le miel, dit-elle. Nous pourrions travailler avec votre famille.

-C’est une excellente idée, dit Poivretsel, les yeux brillants.

 

            Tous trois rentrèrent donc sans autant de mal qu’à l’aller en deux semaines chez le comte de Montempoivre. Dans l’intimité étroite qu’offrait le ballon, Poivretsel et Baguettes d’Or (ainsi se nommait la jeune fille à cause des baguettes qui retenaient ses cheveux attachés) tombèrent éperdument amoureux l’un de l’autre.

            Leur prochain voyage en ballon sera, n’en doutez pas, une merveilleuse lune de miel.

 

Sandrine Liochon