Grande Mura et petits lutins

Grande Mura et petits lutinsGrande Mura et petits lutins

Il était une fois, il y a de cela si longtemps  que le cours des fleuves a bien changé depuis, une petite fille nommée Mura qui vivait avec sa grand-mère dans une vieille et belle maison de pierre dont le jardin donnait directement sur un ruisseau.

            La grand-mère avait bien mal aux jambes, elle marchait le moins possible se levant juste pour cuisiner. Elle passait le reste de son temps à somnoler, à lire et à tricoter sur son fauteuil à bascule au coin du feu.

            Elle envoyait sa petite-fille en courses le matin et jouer au jardin l’après-midi avec pour consigne de toujours revenir à cinq heures préparer le thé et le prendre avec elle.

            La petite fille n’avait été à l’école qu’un an alors, comme lorsqu’elle sortait de la maison, les autres enfants étaient à l’école, elle n’avait pas d’amis hors le chat des voisins.

 

            Un soir de pleine lune qu’elle regardait par la fenêtre de sa chambre, elle eut l’impression que les trois lutins qui étaient dans le jardin étaient vivants.

            La première statue était un vieux lutin qui tenait un bouquet de fleurs dans ses bonnes grosses mains. Mura l’appelait Antoine ou Toine selon qu’elle se sentait d’humeur affectueuse ou non. La seconde statue était un lutin au ventre rebondi qui poussait une brouette pleine d’outils. Pour Mura, il était Pierre car il avait l’air solide comme un roc. Mais la statue qu’elle préférait était celle du troisième lutin car il était beaucoup plus jeune et plus gai que les autres. Il jouait de la flûte.

            A cause de lui, Mura avait tallé dans un des roseaux qui bordait la rivière une flûte semblable à la sienne et elle s’efforçait d’en jouer. Dans son imagination, le lutin qui s’appelait Claude jouait avec elle.

            L’enfant déplaçait les lutins dans le jardin au gré de ses jeux. Elle construisit avec tous les bouts de bois flottants qu’elle récupéra dans la rivière une petite cabane pour ses lutins pour les abriter quand il pleuvait.

            Certains jours, elle n’avait pas de difficulté à s’imaginer que ses amis étaient vivants, qu’ils lui parlaient et qu’ils l’aimaient mais, d’autres jours, elle était, sans en connaître le motif, mélancolique et elle ne voyait alors dans ses bien aimés lutins que de la terre cuite couverte d’une couche de peinture fanée par le soleil et écaillée par les années.

            Ce soir là, elle se sentait particulièrement triste, car elle venait de fêter ses dix ans et même le chat des voisins ne lui avait pas rendu visite, quand un orage éclata.

            La foudre tombait de plus en plus près de leur maison mais, au lieu de se blottir tout au fond de son lit sous ses couvertures comme sa grand-mère, Mura ouvrit la fenêtre de sa chambre et cria :

-Seigneur tout-puissant, si tu peux déclencher une telle violence, alors tu peux tout. Fais, je t’en prie, que mes amis lutins deviennent vivants pour que je ne sois plus seule.

            Sitôt qu’elle eut prononcé ces paroles, la foudre tomba sur la petite cabane qu’elle avait construite pour ses lutins. Les statues se mirent à bouger doucement d’abord puis normalement comme de vraies personnes.

Antoine, qui était tombé la face contre terre, se releva et se frotta le nez.

-Mura, cria t’il, nous sommes trempés. Laisse-nous, je t’en prie, venir nous mettre à l’abri dans ta maison.

La petite fille se hâta de leur ouvrir la porte de la cuisine, elle leur essuya le visage et les mains avec un torchon et les assit tous les trois sur le fauteuil à bascule de sa grand-mère. Claude voulut jouer de la flûte mais Mura l’en empêcha, lui expliquant qu’il risquait de réveiller sa grand-mère.

- Où allons-nous dormir ? se lamenta Antoine. Mes vieux os ne vont pas résister à ce temps abominable.

-Pour ce soir, vous avez le droit de dormir dans mon lit avec moi, leur accorda Mura. Demain, nous trouverons une autre solution.

 

            Lorsque le soleil se leva sur un ciel apaisé, elle fut bien heureuse de voir qu’elle n’avait pas rêvé et de trouver ses petits amis en vie à ses côtés, Antoine ronflant à qui mieux mieux.

            Sitôt réveillé, il demanda à Mura de lui ramener des graines de fruits et de légumes du marché.

-J’ai très envie de faire un potager, lui expliqua t-il.

            Quant à Claude, il voulut accompagner au marché son amie alors elle le déguisa en petit garçon avec une salopette à elle. Cela marcha très bien.

            Dans l’après-midi, les lutins dirent à Mura qu’ils avaient toujours rêvé de vivre dans des champignons comme tout vrai lutin qui se respecte alors ils partirent en forêt et cueillirent les plus gros champignons qu’ils purent trouver. Ils les replantèrent dans l’herbe et commencèrent ensuite le jardin potager.

            Enfin, Antoine et Pierre travaillaient avec énergie mais Claude les regardait tristement en tirant quelques notes de sa flûte.

-Qu’est ce qu’il y a qui ne va pas, Claude ? demanda Mura. Tu n’es pas heureux d’être devenu vivant ?

-Oh si, très heureux ! dit Claude mais j’aimerais ne pas être un lutin. Je voudrais être un vrai petit garçon pour grandir en même temps que toi. Sans cela, tu vas devenir géante et m’oublier ce qui me rendra très malheureux.

-Je ne t’oublierais jamais, je t’aimerais toujours, dit Mura avec conviction mais, moi aussi, j’aimerais que tu deviennes un vrai petit garçon.

-Comment faire alors ? se demandèrent-ils en chœur.

            Antoine, jetant un coup d’œil furieux à Claude, lui dit :

-Je trouve cela stupide de vouloir être humain parce qu’en tant que lutins, nous vivons beaucoup plus longtemps qu’eux mais, si c’est vraiment ce que tu souhaites, je connais un moyen. Mon frère aussi est devenu humain pour l’amour d’une fille. Pour ce faire, il a remonté le fleuve et été boire l’eau magique de la source aux fées.

-Je vais faire cela, dit Claude.

 

            Tous quatre construisirent un radeau. Comme ils étaient petits et malhabiles, cela leur prit deux jours pour assembler une embarcation capable de les porter tous les quatre.

            Ils partirent le lendemain matin. Mura avait laissé un mot à sa grand-mère sur la table de la cuisine pour lui dire de ne pas s’inquiéter, qu’elle rentrerait le soir même ou le lendemain au plus tard.

            Le courant n’était pas trop fort mais trop quand même pour de si faibles passagers. Le radeau se désagrégea complètement au bout de quelques heures et ils se retrouvèrent à l’eau, accrochés à quelques morceaux de bois.

            Un crapaud les observa avec curiosité de son nénuphar.

-Crapaud, gentil crapaud, dit Mura, transporte nous avec plusieurs de tes amis et je vous donnerais des baisers pour vous transformer en hommes.

-Non merci, je suis très bien comme je suis, dit le crapaud. Rien d’autre à faire qu’à me baigner, faire la sieste et gober des mouches. Pour rien au monde, je ne voudrais être un homme. Mais, comme j’ai pitié de vous et que ma famille ne peut pas dormir avec tout le bruit que vous faîtes, je vais vous transporter là où vous voulez aller.

            De sauts en sauts, passant tantôt sur des nénuphars, tantôt sur des pierres, tantôt sur la terre ferme, ils arrivèrent à la source aux fées.

            Plusieurs fées s’y baignaient. Claude leur demanda la permission de goûter à leur eau en leur expliquant pourquoi il le désirait tant.

-Soit, dit l’une d’entre elles, mais tous les jours de ta vie d’enfant, tu devras dire et ton amie devra le dire aussi « Je crois aux fées, je crois aux fées » pour que non seulement notre peuple ne cesse pas d’exister mais plus encore qu’il puisse croître partout dans le monde. Si tu manques un seul jour ta promesse avant tes douze ans, tu redeviendras un lutin.

            Claude promit et tint parole. Il vécut heureux toute sa vie d’humain dans la maison de la grand-mère qui monta au paradis rejoindre son mari qui n’était autre que le frère d’Antoine devenu humain. Pierre est parti vivre dans la forêt avec d’autres lutins mais Antoine vit toujours dans son champignon avec son jardin potager près de Claude et de Mura qui sont très heureux.

 

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Aujourd’hui, ce sont leurs enfants qui jouent avec le lutin de jardin.

 

Sandrine Liochon