Les trois présents

Publié le par Sandrine et Igor

Mollement étendu dans l’herbe sous un oranger, le magicien Etericlus s’adressait à son neveu :

-Ton apprentissage est à présent terminé. Tu maîtrises aussi bien que possible l’art équestre et les techniques de combat, tu sais parler avec sagesse et te diriger en regardant les étoiles. J’espère que tu feras un aussi bon roi que ton père. Pour t’y aider, voici quelques présents qui pourront t’être utiles : une boussole qui indique toujours ce que ton cœur désire le plus posséder, une coquille de noix dans laquelle se trouve un navire qui reprend sa taille première aussitôt que la coquille est posée sur l’eau et une boîte qu’il ne te faudra ouvrir que si tu penses que son contenu pourra t’être utile non pour toi même mais pour sauver quelqu’un que tu aimes. Si tu ouvres cette boîte sans motif valable, il ne te sautera que de la poudre aux yeux.

          Le prince Thibault eut un petit rire amusé.

-C’est très sérieux, rétorqua son oncle. Va maintenant, j’imagine avec quelle impatience tu dois être attendu.

 

          Quelques trois semaines plus tard, dans un lieu bien moins ensoleillé, assis sur son trône, le roi Jacques était penché sur son premier conseiller auquel il faisait part avec exaltation de la nouvelle suivante :

-C’est aujourd’hui que mon fils bien aimé, le prince Thibault, rentre de son séjour chez son oncle en Espagne. Je compte sur vous pour aller l’accueillir à la croisée des quatre chemins. Il ne saurait rentrer sans escorte dans notre château.

-Ce sera avec plaisir, sire, répondit le premier conseiller, mais je ne sais si je reconnaîtrai notre prince qui doit avoir bien changé après ses dix-huit mois d’absence.

-Ce voyage aura, je l’espère, forgé son esprit et affirmé son caractère afin qu’il soit à même de me succéder bientôt sur le trône mais il ne saurait l’avoir changé physiquement au point que vous ne puissiez l’identifier à sa magnifique chevelure bouclée.

-Votre majesté a raison, reconnut le petit homme dont les coins de la bouche s’étaient affaissés sous l’effet de quelque inexplicable lassitude. Je pars sur le champ et je ne reviendrai pas sans le prince dussais-je passer la nuit sur place.

 

          Matthias, le conseiller, sella son cheval qui n’était plus de la première jeunesse et avait le même air fatigué que son propriétaire. Tous deux parcoururent les dix lieues qui les séparaient de la croisée des quatre chemins en se hâtant tout autant que leur état le leur permettait.

          Sur place, Matthias se dit qu’il ne serait pas aisé de trouver le prince dans tout ce monde. Il y avait là quelques mendiants, de nombreux marchands, des chiens errant à la recherche de quelques victuailles, des enfants dépenaillés qui jouaient à cache-cache entre les stands, des commères qui discutaient âprement, un ou deux étrangers de passage qui se ravitaillaient et six mousquetaires qui se livraient à des passes d’armes au beau milieu du carrefour sans se soucier du désordre qu’ils créaient dans la circulation.

          Ne se sentant pas le courage de rester debout pour une attente qui pouvait se prolonger des heures, le premier conseiller alla s’asseoir sur une grosse pierre en tenant son cheval par la bride. Il aurait pu attacher le fidèle animal à un anneau mais ne voulait pas s’en donner la peine sachant bien en lui-même que le cheval n’aurait ni l’énergie ni la volonté de quitter son maître.

          Bercé par le brouhaha ambiant et la tiédeur du soleil sur sa peau, Matthias s’assoupit un peu. Quand il se rouvrit les yeux, il remarqua un jeune homme de belle allure qui n’avait pas attiré son attention auparavant. Il le prit tout d’abord pour un mousquetaire car il se trouvait à leurs côtés et portait comme eux une grande cape rouge. Mais, en observant plus attentivement l’inconnu, le conseiller remarqua que la nuance de rouge de sa cape différait quelque peu de celle des mousquetaires ; elle était un peu plus foncée, plus discrète et le jeune homme lui-même n’avait pas son épée tirée au contraire de ceux qui s’agitaient à ses côtés.

          En observant son profil, Matthias fut frappé et songea :

-Quelle noblesse ! Quelle prestance ! Celui-ci deviendra certainement un homme qui comptera s’il ne l’est déjà.

          Le conseiller se leva pour mieux le voir et ses yeux s’attachèrent alors à la chevelure bouclée du jeune homme.

-Suis-je donc endormi, songea t’il. Un tel homme ne peut être que le prince !

          Il vit se planter devant lui et lui fit un accueil des plus chaleureux. Tous deux s’empressèrent de reprendre la route vers le château.

 

          Le regard clairvoyant du prince avait tout de suite détecté que quelque chose n’allait pas chez le conseiller de son père qu’il connaissait depuis l’enfance :

-Eh bien, mon bon Matthias, je vois sur ton visage un air bien triste et bien désemparé. Mon retour ne te réjouit-il pas ?

-Oh si, mon prince, il me comble de joie comme tout le royaume.

-Est ce donc que mon père ou ma mère sont souffrants ?

-Oh, non, ils se portent à merveille tout comme votre sœur cadette.

-Se pourrait-il alors que les affaires du royaume aillent mal ? Tout m’a pourtant paru paisible et prospère sur le chemin du retour.

-Votre impression est juste, tout le pays vit dans la paix et l’abondance.

-Ton air sombre est-il du alors à quelque menace de guerre ?

-Dieu merci, nulle ombre de cet acabit ne plane sur notre royaume.

-C’est donc que tu as quelque souci personnel. Veux-tu t’en ouvrir à moi ?

-C’est mon fils Matthieu, prince, qui est la cause de mon tourment. Voici un mois déjà qu’il a disparu.

-Je me souviens de lui. J’étais fort heureux quand il partageait mes jeux à l’enfance et à l’adolescence. J’ai été fort déçu que mon père refuse qu’il m’accompagne en Espagne mais tu sais que le roi pensait que, seul, je ferais un meilleur apprentissage de la vie. Penses-tu que Matthieu, déçu de ne pas être du voyage, a tenté de me rejoindre en Espagne par ses propres moyens ?

-Je ne le crois pas mais il avait envie de partir à l’aventure seul tout comme vous. Nous pensons qu’il s’est embarqué dans quelque navire de passage. Il en avait exprimé le désir mais sa mère ne souhaitait pas le voir s’éloigner de nous. Comme vous le savez, tous nos autres enfants sont morts en bas âge ce qui fait que nous avons toujours eu un peu trop tendance à le couver. Il serait parti sur quelque coup de tête cédant à l’attrait de l’inconnu.

-N’aie plus d’inquiétude. Il me manque à moi aussi et, à présent que je suis de retour, je vais entreprendre des recherches pour le retrouver. Le jour où je monterai sur le trône, ses conseils me seront tout aussi précieux que les tiens le sont à mon père. Son amitié m’est tout aussi chère tant il est rare que les puissants de ce monde aient beaucoup de personnes sur qui compter. J’imagine que tu n’as pas parlé de cette disparition au roi ?

-Celui-ci n’était préoccupé que de votre retour ces derniers temps. Je n’ai pas voulu le détourner de l’organisation des réjouissances qui vont célébrer votre arrivée.

 

          En Espagne, chez son oncle, le prince avait vécu plus simplement et il eut du mal à se remettre au goût des cérémonies solennelles de la cour. Même le grand bal organisé le lendemain soir ne le divertit pas. Il trouva ses cavalières bien pâles en comparaison des belles espagnoles hâlées qu’il avait fait danser ces derniers temps.

          Avant de partir chez son oncle, le prince se satisfaisait de son existence paisible au château et ne se souciait guère d’en connaître une autre. Mais, à présent qu’il avait goûté à la fièvre du voyage, le virus était en lui et il n’aspirait plus qu’à repartir pour se lancer dans de nouvelles aventures. Il convainquit ses parents qu’il ne pourrait être d’une grande utilité dans le royaume à l’heure actuelle et qu’il ne saurait leur succéder sur le trône tant qu’il n’aurait pas retrouvé son ami Matthieu.

-Si tu veux le chercher, cherche le, soupira le roi. Si seulement cela pouvait faire retrouver le sourire à mon fidèle conseiller.

-Mais tu ferais peut-être mieux de te trouver une fiancée, suggéra la reine.

-Chercher l’un n’empêche pas l’autre, rétorqua espièglement le prince.

 

          Trop heureux de s’en tirer avec ces simples réflexions, il partit le soir même de peur que le roi ne découvre subitement quelque affaire d’état de nature à le retenir auprès de lui.

 

          A quelques lieues du château, il sortit la boussole magique donnée par son oncle et émit le vœu de connaître dans quelle direction était allé son ami. Les aiguilles indiquèrent le nord-est. Le jeune homme se mit en route dans cette direction, il chevaucha ainsi trois jours, faisant halte le soir dans des auberges de passage.

          Une nuit, un grincement le réveilla. Il se rendit compte que quelqu’un avait ouvert sa porte qu’il avait pourtant fermé soigneusement à clé avant de se coucher. Mais le lit était bas et Thibault avait eu la prudence de cacher dessous à portée de main son épée ainsi que les trésors que son oncle lui avait offert. Profitant de l’obscurité, il tira son épée de dessous son lit et, se dressant brusquement, la pointa sur la poitrine du visiteur inconnu. Celui-ci poussa un cri d’effroi et déguerpit sans demander son reste.

          Soupçonnant qu’il s’agissait de l’aubergiste, le prince fit ses bagages sur le champ ne voulant pas courir le risque d’une nouvelle attaque.

 

Au bout de quelques heures, le soleil se leva. Le prince était parvenu à la mer. Il descendit de sa monture et foula avec joie le sable fin. Connaissant le désir qu’avait Matthieu de naviguer, il n’était pas surpris de se trouver devant l’océan.

-Je dois être sur la bonne piste, conclut-il.

          Il sortit de sa poche le second des présents de son oncle et balaya du regard ce qui l’entourait avant de se décider à poser la coquille de noix sur l’eau. La plage était déserte. Seuls quelques crabes et mouettes furent les témoins indifférents du prodige. En quelques minutes, la minuscule coque se gonfla, enfla, s’amplifia devenant le plus magnifique et le plus remarquable navire qu’il soit possible d’imaginer. Ne tenant pas à se le faire voler, Thibault monta aussitôt à bord et érigea un grand écriteau qui indiquait :

« Ici, on recrute un équipage.Solde convenable pour tout marin travailleur n’ayant pas peur de l’aventure. »

 

          C’était la morte saison. Bien des hommes restaient à terre traînant dans les bars ou sur le port, se louant ici ou là pour décharger les bateaux de commerce, ne sachant trop comment employer leur journée. Aussi le soleil ne s’était pas encore couché que le prince avait recruté un équipage complet. Il chargea sur le champ quartier-maître et cuisinier de veiller à l’approvisionnement en vivres et en tonneaux d’eau douce du bâtiment.

          Trois jours s’écoulèrent néanmoins avant que le bateau ne fut prêt à lever l’ancre. Thibault en profita pour trouver un brave fermier à qui confier son cheval jusqu’à son retour.

 

          Lorsqu’ils levèrent l’ancre, la mer était calme et elle le devint vite beaucoup trop. Le bateau faisait du sur-place, l’équipage s’ennuyait ferme et deux matelots, qui avaient un peu forcé sur le rhum, cherchèrent querelle à d’autres.

          Un jeune homme avait déjà suscité plusieurs fois leurs quolibets car, de constitution plus frêle que les autres, il peinait sur toutes les tâches demandant une certaine force physique. L’un des ivrognes, agacé par le mutisme que la victime opposait à leurs sarcasmes, balaya d’un coup de poing son chapeau.

          A la stupéfaction générale, la longue chevelure qui se trouvait en dessous se déploya et tous purent constater qu’il y avait une femme à bord. Le quartier-maître eut la présence d’esprit, avant que l’équipage ne fut revenu de sa stupéfaction, de la saisir par le bras pour la conduire à la cabine du capitaine.

          Le prince Thibault leva les yeux de la carte maritime dans l’examen de laquelle il était plongé et observa avec stupéfaction la charmante jeune fille qui se trouvait devant lui :

-Pourquoi vous êtes-vous engagée dans mon équipage ? demanda t’il.

-Mon père vient de mourir et ma belle-mère, qui me détestait, m’a chassée de la maison. J’ai une cousine en Grèce. Comme votre navire fait voile dans cette direction, et que je n’avais pas d’argent pour payer mon voyage, s’engager dans votre équipage était pour moi le meilleur moyen de la rejoindre.

-Eh bien, vu que nous y serons d’ici une semaine environ, je vais faire en sorte de vous conserver saine et sauve d’ici là. Je vais vous faire attribuer la cabine voisine de la mienne et vous prendrez tous vos repas en ma compagnie. Bien entendu, à partir de maintenant, vous n’êtes plus qu’un simple passager de ce bateau. Si vous tenez à vous rendre utile, faîtes un peu de ménage dans ma cabine et classez les livres de la bibliothèque. J’ai acheté pêle-mêle quelques caisses d’ouvrages sur la navigation et sur les pays que nous sommes susceptibles de visiter mais tout cela est dans un effroyable désordre.

-Bien, Capitaine, s’écria la jeune fille, rayonnante.

          Elle tournait déjà les talons pour se rendre à la bibliothèque quand il l’arrêta :

-Vous ne m’avez pas dit quel était votre nom.

-Eléonore de Villeroy.

-Vous êtes noble et vous vous êtes lancée dans une telle aventure ?

-L’être ne fait pas de moi une lâche, bien au contraire.

          Le capitaine put en effet le constater dans les jours à venir. Il ne put se défendre d’éprouver une certaine admiration pour cette jeune fille que même les sifflements et les rires de l’équipage ne déconcertaient pas. Impassible, elle n’hésitait pas à se promener sur le pont avec autant de superbe que si elle était le maître à bord. A table, Thibault avait recouvré tout son appétit, distrait de sa préoccupation de retrouver son ami par la conversation légère et raffinée de celle qui lui faisait face.

 

          Mais deux jours avant l’accostage prévu sur la côte grecque, le ciel se couvrit et une violente tempête éclata. Le bateau se mit à tanguer, des vagues géantes inondèrent le pont et le matelot cramponné au gouvernail avait beau faire de son mieux, il ne tenait plus le cap. Tandis que tous luttaient et se débattaient, aveuglés par les paquets d’eau qui se déversaient sur eux à chaque minute, le pire survint. Un éclair frappa le grand mât qui, d’un coup sec, se brisa et tomba à la mer entraînant dans sa chute l’unique passagère du navire.

-Eléonore ! hurla Thibault, réalisant à l’instant où il risquait de la perdre à tout jamais qu’il l’aimait.

          Le prince était un piètre nageur et se jeter à l’eau dans une mer aussi démontée aurait été du suicide. Il pensa alors au troisième cadeau de son oncle : l’énigmatique boîte dont le contenu était susceptible de sauver un être aimé.

          Il se précipita dans sa cabine et l’ouvrit. Un génie en sortit :

-Qui dois je secourir, maître ? demanda t’il.

-La jeune fille qui vient de tomber à la mer avec le grand mât. Fais vite, je t’en prie.

          Plus vif que l’éclair, le génie sauta à l’eau et en remonta Eléonore évanouie. Puis il s’éclipsa dans le ciel en criant de joie :

-J’ai rempli ma dette. Je suis libre.

          Le capitaine y prêta à peine attention étant trop occupé à porter en hâte la malheureuse sur son lit. Il entreprit de la sécher et de la faire revenir à elle.

          Eléonore toussa, cracha, réclama à boire puis se laissa retomber sur le lit et s’endormit, épuisée.

 

          Lorsqu’elle recouvrit enfin ses sens, le bateau était parvenu en Grèce.

          Des pêcheurs confirmèrent au prince qu’un jeune étranger correspondant à la description de Matthieu était bien venu jusqu’ici et s’était établi dans la région où il se livrait au commerce d’étoffes.

-Où puis-je le trouver ? interrogea Thibault qui, plein d’espoir, serra fortement dans sa paume la main d’Eléonore afin de lui communiquer sa joie.

-A cette heure, il est très certainement à l’église où son mariage est célébré avec la fille du riche marchand d’étoffes pour lequel il travaille.

 

          Les deux jeunes gens se hâtèrent vers l’église où ils arrivèrent à temps pour la prononciation des vœux du mariage.

-Si cela t’agrée, ce sera bientôt notre tour, glissa le prince à sa bien-aimée qui acquiesa de la tête avec un sourire.

          Lorsque les mariés se retournèrent pour descendre l’allée, Eléonore poussa un petit cri de surprise.

-Quelle heureuse coïncidence ! C’est ma cousine Antiocha que ton ami a épousé.

          Quand à Thibault, l’aspect de Matthieu n’était pas sans le surprendre aussi : bronzé, barbu, musclé, son ami était devenu un homme tandis qu’avant de partir pour l’Espagne, il avait laissé un adolescent.

          Le banquet de noces scella heureusement les retrouvailles générales. Le prince eut une pensée émue pour son oncle dont l’enseignement et les présents lui avaient permis de trouver un bonheur qu’il était prêt à se battre pour conserver toute sa vie.

 

Publié dans conte merveilleux

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